Août 2016
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    Torcol fourmilier: conservation sans hautes-tiges ?

    Un projet de la Station ornithologique suisse, de BirdLife Suisse et de partenaires locaux prend le torcol fourmilier sous son aile. Cet oiseau indigène rare et potentiellement menacé dépend d’habitats comprenant fourmis et cavités en suffisance.

    Le torcol est un nicheur en cavité. Ici, l’adulte ramène à ses jeunes une bouchée d’oeufs de fourmis.
    Le torcol est un nicheur en cavité. Ici, l’adulte ramène à ses jeunes une bouchée d’oeufs de fourmis.
    photo © Oliver Richter
    Les régions de vigne comportant des zones de terre nue offrent de bonnes conditions d’alimentation au torcol. La pose de nichoirs aux alentours permet d’augmenter le nombre de cavités de nidification à un niveau suffisant.
    Les régions de vigne comportant des zones de terre nue offrent de bonnes conditions d’alimentation au torcol. La pose de nichoirs aux alentours permet d’augmenter le nombre de cavités de nidification à un niveau suffisant.
    photo © Michael Lanz
    Nichée réussie avec sept poussins, dans un nichoir du projet de conservation du lac de Bienne. Ils pourraient bientôt se sentir un peu à l’étroit.
    Nichée réussie avec sept poussins, dans un nichoir du projet de conservation du lac de Bienne. Ils pourraient bientôt se sentir un peu à l’étroit.
    photo © Hans Rudolf Pauli

    Quin-quin-quin-quin entend-on résonner dans le vignoble, quelque part sur la Côte vaudoise. On n’aperçoit pourtant pas le chanteur, bien camouflé : un torcol fourmilier. A cette heure matinale, une collaboratrice du projet de conservation ayant cours dans la région lémanique est déjà en route. Elle suit le déroulement de la nidification et contrôle les nichoirs. Depuis dix ans, de nombreux ornithologues de toute la Suisse s’engagent sans compter pour ce sympathique oiseau, dans 15 projets.

    Le torcol fourmilier est difficile à apercevoir, dans son plumage cryptique, et de plus il se tient volontiers dans les buissons, ou bien caché au sol. Dès la mi-mars, lorsque les oiseaux reviennent de leurs quartiers d’hiver, son chant perçant le trahit. Il occupe une place particulière parmi les pics, lui qui est migrateur, hautement spécialisé sur les fourmis, qui ne fore pas lui-même sa cavité et n’utilise pas sa queue comme appui pour grimper. Contrairement à la plupart des autres espèces de pics, le torcol a enregistré un fort déclin dans les dernières décennies. L’espèce figure ainsi comme potentiellement menacée dans la Liste Rouge des oiseaux nicheurs de Suisse et est une espèce prioritaire pour la conservation. La Station ornithologique estime l’effectif nicheur actuel en Suisse à 2000 à 3000 couples.

    Le torcol fourmilier fait preuve d’une grande flexibilité dans le choix de son habitat. Deux facteurs sont cependant décisifs : il a besoin de cavités pour nicher ainsi que de fourmis en quantité suffisante, et accessibles. En Suisse, il trouve ces conditions dans des milieux très variés. Le torcol occupe les cultures d’arbres fruitiers à basses tiges en Valais, les vignobles en Suisse occidentale et dans la vallée du Rhin, les forêts claires de mélèzes en Engadine, et les villages et leurs environs au Tessin. Il se sent à l’aise des basses altitudes du Plateau jusqu’à 1800 m. Les changements apparus au cours des dernières décennies dans le choix de son habitat sont intéressants. Avant son net recul en Suisse dès les années septante, on considérait le torcol comme un hôte typique des vergers à haute tige. En parallèle, il occupait aussi les villes, qui étaient caractérisées jusque dans les années soixante par des zones vertes et des jardins à la structure diversifiée. La disparition des vastes paysages de vergers exploités traditionnellement et l’intensification de l’exploitation de la surface au pied des arbres sont bel et bien en grande partie responsables de son déclin. La culture d’arbres fruitiers à basse tige et celle de la vigne, milieux aujourd’hui prisés de ce pic, sont en constante augmentation depuis 20 ans. Le changement d’habitat du torcol reflète donc aussi la transformation du paysage. Aujourd’hui, il n’y a plus guère qu’en Valais, en Suisse occidentale, au Tessin et dans une partie des Grisons que l’espèce montre une large répartition et des populations importantes. Dans le reste du pays, le torcol ne niche plus qu’en densité très faible ou en couple isolé.

    Pour élaborer des mesures de conservation, on doit d’abord acquérir des connaissances détaillées sur les exigences écologiques de l’espèce. C’est pourquoi la Station ornithologique et l’Université de Berne ont lancé en 2002 un projet de recherche commun dans la plaine du Rhône valaisanne. Les partenaires y ont installé 700 nichoirs pour la huppe fasciée, qui se sont rapidement vu occupés aussi par le torcol ; une situation de départ optimale pour étudier l’utilisation de l’habitat et la dynamique des populations de cette espèce. Le torcol se nourrit presque exclusivement de petites fourmis des milieux ouverts, qu’il capture dans et sur leurs nids. Il n’a pas de préférence quant à l’espèce, mais la densité et l’accessibilité des fourmis sont déterminantes. Le torcol sautille au sol à la recherche de ses proies, ce qui suppose une végétation peu dense ou éparse. Les recherches valaisannes montrent que les torcols privilégient les habitats présentant une grande surface de terre nue et qu’ils cherchent leur nourriture aux endroits qui offrent entre 30 et 70 % de terre nue accessible. Le recul constant des prairies et pâturages secs et l’intensification de l’exploitation des surfaces herbagères ont conduit à une diminution drastique du nombre et de la disponibilité de ses proies principales.

    Encouragés par les expériences positives du Valais, des ornithologues ont lancé après 2004 plusieurs projets de conservation en Suisse. Des associations BirdLife cantonales, des cercles ornithologiques locaux, des cantons et des privés ont commencé à favoriser le torcol, en particulier en Suisse occidentale, de Genève jusqu’au lac de Bienne, mais aussi en Suisse orientale (Bündner Herrschaft, Sarganserland). Le canton de Vaud et l’ornithologue Bernard Genton ont réalisé un travail de pionnier dans la région de La Côte entre Nyon et Morges. On n’y comptait plus que deux à trois couples nicheurs et quelques chanteurs isolés depuis des années. Dès 2004, l’équipe constituée autour du projet a posé 200 nichoirs dans cette région fortement marquée par la viticulture. Les trois à cinq nichoirs installés par site ont significativement étoffé l’offre en cavités dans les vignes et en bordure des villages. La concurrence avec d’autres espèces pour les sites de nidification a ainsi baissé. Les vignes présentant une végétation clairsemée ou des zones de terre nue offrent des habitats appropriés pour se nourrir. Les torcols ont vite adopté les nouveaux nichoirs à disposition : le nombre de couples nicheurs dans les nichoirs n’a cessé d’augmenter. En 2014, on a compté 55 nichées, et 360 poussins ont été bagués.

    L’évolution positive constatée dans les différents projets montre qu’on peut aisément favoriser le torcol par des mesures ciblées. Renforcer l’offre en cavités de nidification au moyen de nichoirs à proximité de lieux comprenant fourmis en quantité, végétation éparse et zones de terre nue est décisif. Dans presque toutes les régions accueillant un projet de conservation, le nombre de nichées a constamment augmenté, ce qui contraste avec la tendance suisse des dernières années. Celle-ci est de nouveau à la baisse, comme dans tous les autres pays d’Europe, malgré un léger rétablissement en 2011 et 2012. La répartition du torcol fourmilier reste, comme avant, ponctuelle, particulièrement en Suisse allemande. C’est la raison pour laquelle Bird- Life Suisse et la Station ornithologique ont initié un nouveau projet de conservation dans les cantons de Berne, Soleure et Argovie. Son objectif est d’étendre l’aire de répartition de l’espèce depuis ses zones de présence dans la région du lac de Bienne en direction de l’Est, le long du pied sud du Jura. Les premières régions ont été évaluées et cartographiées cette année, en collaboration avec les associations BirdLife cantonales et les sections locales. Des nichoirs seront posés en automne dans les sites appropriés. Par la suite, cartographies des territoires et contrôles des nichoirs seront effectués au printemps dans le cadre d’un suivi. Le Plateau, le Jura, les Préalpes et le Tessin possèdent d’autres régions de vigne qui présentent localement un potentiel pour le torcol. On pourrait lancer des projets de conservation dans les forêts claires, les sites séchards, et les zones construites à structure diversifiée de ces régions. D’autres espèces menacées, comme le rouge-queue à front blanc et la huppe fasciée, tirent également bénéfice des mesures pour conserver le torcol. Il se peut que les efforts en sa faveur aident à redresser les populations d’autres espèces d’oiseaux également.

    Torcol fourmilier

    La Station ornithologique s‘engage

    Torcol fourmilier