L'engoulevent d’Europe a besoin de notre aide

      Les moeurs secrètes de l’engoulevent d’Europe fascinent… mais elles lui jouent des tours. Incompris, les mesures de conservation en sa faveur sont pour le moment inefficaces. La Station ornithologique établit quelques pistes pour protéger cette espèce mythique.

      Engoulevent d’Europe au repos en bordure des sites de nidification.
      Engoulevent d’Europe au repos en bordure des sites de nidification.
      photo © Jean-Nicolas Pradervand
      Equipé d’un GPS sur le dos, cet engoulevent est prêt à repartir. La fixation en cellulose se dissoudra à la première averse, permettant de récupérer le matériel sans devoir capturer l’oiseau une seconde fois.
      Equipé d’un GPS sur le dos, cet engoulevent est prêt à repartir. La fixation en cellulose se dissoudra à la première averse, permettant de récupérer le matériel sans devoir capturer l’oiseau une seconde fois.
      photo © Jean-Nicolas Pradervand
      Site de nourrissage sur une prairie en lisière de forêt, avec les sites de nidification en arrière-plan.
      Site de nourrissage sur une prairie en lisière de forêt, avec les sites de nidification en arrière-plan.
      photo © Jean-Nicolas Pradervand
      Exemple de site de nidification occupé par 5 chanteurs d’engoulevents (ligne grise épaisse), et lignes de vol des différents individus (lignes fines couleur). Les lignes noires représentent les courbes de niveau.
      Exemple de site de nidification occupé par 5 chanteurs d’engoulevents (ligne grise épaisse), et lignes de vol des différents individus (lignes fines couleur). Les lignes noires représentent les courbes de niveau.
      photo © swisstopo
      Site de nourrissage dans des vignes enherbées et structurées par des buissons. Un individu chasse depuis un piquet de vigne.
      Site de nourrissage dans des vignes enherbées et structurées par des buissons. Un individu chasse depuis un piquet de vigne.
      photo © Ruben Evens

      Ce mystérieux habitant des forêts thermophiles ouvertes et des garrigues a intrigué plus d’un naturaliste. Déjà Pline et Aristote le qualifiaient de « tète chèvre » (d’où il conservera son nom italien «Succiacapre » et allemand «Ziegenmelker »), probablement de par sa présence dans les zones pâturées par les caprins et son habitude de se tenir au sol, donnant naissance à toutes sortes de légendes. Bien connu dans ses bastions méditerranéens, on oublie parfois que l’engoulevent d’Europe est présent jusqu’en Scandinavie, au delà du cercle polaire arctique. Sa capacité à se mettre en torpeur, ralentissant ainsi son métabolisme pendant les périodes de froid ou de mauvaise météo, lui permet de tenir dans ces régions plus extrêmes aux fortes variations climatiques.

      La Suisse abrite moins d’un pour cent des effectifs européens d’engoulevents d’Europe. Toujours rare, mais jadis régulier dans les zones thermophiles du pays, l’espèce a fortement régressé jusque dans les années 2000. Depuis, le phénomène s’est en partie stabilisé mais l’engoulevent a perdu tous ses bastions septentrionaux. On ne le trouve plus qu’en Haut-Valais, au Tessin et épisodiquement dans quelques vallées alpines des Grisons, jusque vers 1800 m. Ce déclin est dû à l’interaction de multiples facteurs. L’engoulevent colonise les forêts clairsemées thermophiles et apprécie particulièrement les zones dénuées de végétation où il pourra pondre ses oeufs à même le sol. Jadis, les sites favorables étaient le résultat de feux, d’avalanches ou de glissements de terrain. Par exemple, la zone de l’incendie de la forêt de Loèche (310 ha en 2003) a été colonisée par 5 à 9 chanteurs d’engoulevents dans les années qui ont suivi la catastrophe. Ces phénomènes naturels sont cependant de plus en plus rares, supprimant la dynamique favorable à l’engoulevent. En parallèle, l’espèce colonisait aussi les forêts clairsemées par l’action du pâturage et de la sylviculture. Actuellement, l’abandon du pastoralisme en forêt et l’arrêt de la collecte du bois de feu favorisent la redensification forestière, diminuant ainsi l’attrait de certains anciens sites. L’augmentation des surfaces à bâtir et de vignoble, au détriment d’habitats favorables à l’espèce, est venue compléter ce tableau peu réjouissant.

      Depuis les années 90, un projet de conservation de l’engoulevent est mené en Valais afin de limiter son déclin. Il est le fruit de la collaboration entre la Station ornithologique suisse, différents services cantonaux et les forestiers. Un travail conséquent a été mené dans les sites abandonnés et à proximité des zones occupées afin d’y maintenir une forêt semi- ouverte. On considérait alors que l’espèce se nourrissait sur, ou à proximité des sites de nidification. Sur ces bases, il a été montré qu’une fois laissée à l’abandon, la reprise de la forêt influe négativement sur la quantité de papillons de nuit disponible et la reprise de la végétation limite les surfaces de sol nu où l’espèce niche. Récemment, des études en Angleterre et en Belgique ont cependant démontré des comportements très différents, avec des individus quittant les sites de nidification pour aller chasser sur des prairies, parfois à plusieurs kilomètres. Ces résultats, menés sur des populations nichant dans des landes ou des plantations de pins, ne pouvaient être directement extrapolés aux populations suisses de par le caractère très différent des habitats occupés : les oiseaux suisses vivent pour la plupart sur des coteaux abrupts et arides, parfois hauts en altitude.

      Se basant sur ces études, la Station ornithologique a lancé un projet de monitoring intensif de l’engoulevent en Valais afin de comprendre les facteurs influençant le déclin de cet insectivore. Il y a encore peu, il était techniquement très difficile de suivre des oiseaux nocturnes comme l’engoulevent. En effet, ces animaux discrets et parfois très mobiles sont impossibles à suivre avec du matériel de vision nocturne et leur poids relativement restreint (70 à 100 g) ne permettait que le suivi de ces oiseaux par radio-télémétrie, permettant difficilement de récolter des données spatiales et temporelles précises. Récemment, de nouveaux GPS de moins de 3 g ont ouvert de nouvelles perspectives dans le suivi des « petites » espèces.

      Grâce à cette nouvelle technologie et une intense campagne de terrain, environ 70 % des mâles nicheurs en Valais ont pu être équipés de micro GPS. La capture et le contrôle des individus a tout d’abord permis de définir de façon claire les habitats utilisés par l’espèce pour sa nidification et sa recherche de nourriture. 

      Les GPS permettent en effet de récolter des données de position toutes les trois minutes avec une précision de quelques mètres. Cette résolution temporelle élevée permet de visualiser de façon très précise les déplacements des individus et de catégoriser leurs sites de nidification et de chasse, levant le voile sur des comportements jusqu’alors méconnus. Nous avons ainsi pu confirmer en Valais les comportements de chasse observés dans d’autres pays d’Europe. Les engoulevents parcourent en moyenne 1,3 km pour se rendre sur des prairies extensives ou dans des vignobles enherbés, en bordure des sites de nidification. Ils sont actifs prioritairement en début et en fin de nuit. Perchés sur une branche morte, à l’affut dans une haie ou sur un bosquet, ils attrapent des insectes volants à la façon d’un gobemouche dans un rayon de quelques mètres autour d’eux, attendant qu’un insecte passe à proximité pour s’élancer sur lui, avant de revenir se percher en attendant le suivant. Plus rarement, ils peuvent se nourrir en volant de façon continue, le bec ouvert pour attraper des insectes au vol. Leurs proies de prédilection sont les papillons de nuit, mais ils mangent aussi des coléoptères, des diptères ou des hyménoptères. Les engoulevents semblent attendre que les prairies alpines soient développées pour aller y chasser. Plusieurs individus ont ainsi fait des incartades en milieu subalpin en début de saison sans y rester, pour revenir chasser plus tard sur des prairies à plus de 2000 m d’altitude, parcourant sans problème un dénivelé de plus de 1000 m. Certains sont même montés à plus de 3000 m, probablement un record pour l’espèce !

      Notre étude suggère que les prairies structurées par des haies, riches en insectes et en papillons de nuit, de la plaine jusqu’à l’étage subalpin, ont une importance élevée pour la subsistance de l’espèce. De nos jours, les prairies extensives disparaissent en raison de la déprise agricole ou à l’opposé, à cause de l’intensification des pratiques agricoles. Si jusqu’à maintenant, les mesures de conservation de l’engoulevent visaient l’habitat forestier, le focus devra dorénavant être mis sur les prairies et les vignobles extensifs aux abords des sites actuels de nidification. L’aspect lié à l’habitat de nidification reste toutefois important : en l’absence de dynamique naturelle, le maintien des sites de nidification devra passer par des mesures de réouverture forestière ou de la pâture. De même, une hypothétique recolonisation des territoires abandonnés ne pourra probablement passer que par le retour de zones extensives riches en insectes à proximité des sites historiques.

      Jean-Nicolas Pradervand, Alain Jacot, Ruben Evens

      Engoulevent d'Europe