Arrosage des prés en montagne : un péché écologique

    Les zones sèches des Alpes centrales et méridionales sont très riches en espèces d’oiseaux nicheurs, ainsi qu’en papillons diurnes, sauterelles et plantes. Pour beaucoup d’espèces menacées, les Alpes centrales sont une zone de repli. L’exemple le plus célèbre est le tarier des prés, qu’on trouvait autrefois aussi dans les Préalpes, et même dans le Jura et sur le Plateau.

    Les deux années de sécheresse au début des années 2000 ont déclenché un petit boom dans la construction d’installation d’aspersion, surtout dans le canton des Grisons.
    Les deux années de sécheresse au début des années 2000 ont déclenché un petit boom dans la construction d’installation d’aspersion, surtout dans le canton des Grisons.
    photo © Roman Graf
    La prairie à tarier des prés classique est une prairie à avoine dorée faiblement intensive non protégée par des inventaires.
    La prairie à tarier des prés classique est une prairie à avoine dorée faiblement intensive non protégée par des inventaires.
    photo © Roman Graf

    La grande biodiversité dans les Alpes est directement liée aux prestations des paysans de montagne qui exploitent aussi les parcelles marginales, très raides, de manière extensive. Tout comme les oiseaux des zones cultivées, l’agriculture de montagne respectueuse de la nature est aussi en danger dans les Alpes centrales et méridionales. C’est la raison pour laquelle la Station ornithologique s’engage depuis des années pour une agriculture de montagne traditionnelle qui ménage la faune sauvage.

    Au contexte économique difficile dans lequel se débat l’agriculture de montagne viennent s’ajouter les effets du changement climatique ; le rôle exact que celui-ci va jouer n’est pas encore clair, mais il faudra de plus en plus compter avec de fortes variations annuelles, qui risquent d’avoir une influence négative sur la situation des paysans : les années de sécheresse produisent moins de fourrage pour le bétail. Un système d’arrosage garantit une forte pousse de l’herbe. En Basse-Engadine, au Val Munster, au Puschlav et à Domschleg, il en a donc été planifiées et installées en nombre. Ces travaux ont surtout été mandatés en lien avec les améliorations foncières agricoles et financés en grande partie par les pouvoirs publics.

    L’arrosage pose-t-il des problèmes pour les oiseaux ?

    L’arrosage entraîne incontestablement une intensification de l’exploitation. Les prairies sont plus rapidement prêtes à être fauchées, la fauche peut être avancée. De nouvelles techniques de récolte, en particulier l’ensilage, sont plus souvent utilisées dans les prairies arrosées. Cette exploitation plus précoce détruit les nids des nicheurs prairiaux (en particulier la caille, le râle des genêts, l’alouette des champs, le tarier des prés). Il est certes d’usage de consulter les inventaires des objets naturels lors de la planification d’installations d’arrosage et d’exclure les prairies sèches d’importance nationale du périmètre d’arrosage. Mais cela ne suffit pas pour protéger les nicheurs prairiaux. Ces espèces atteignent leur plus forte densité dans des types de prairies qui ne sont pas du tout incluses dans l’inventaire des prairies sèches.

    En raison de la végétation plus abondante et plus dense, la quantité de fourmis et de gros insectes diminue, ce qui est déjà assez dommage en soi, mais réduit aussi la base de l’alimentation des oiseaux nicheurs. De plus, les agriculteurs peu soigneux arrosent non seulement les prairies mais aussi les petites structures intercalaires disséminées un peu partout (haies, tas de pierres etc.). Les insectes, reptiles et espèces végétales spécialisées se voient ainsi dérober leurs habitats.

    Il ne faut pas non plus sous-estimer le danger de voir les surfaces marginales – d’exploitation difficile et dignes de protection – abandonnées parce que les prairies arrosées permettent de récolter plus de fourrage plus facilement.

    Pour toutes ces raisons, la Station ornithologique suisse aborde en général d’un oeil critique les projets d’arrosage dans les vallées des Alpes centrales. Il existe souvent des alternatives dignes d’intérêt aux installations d’aspersion ! Par exemple, il est possible de désigner une unité paysagère comme « site prioritaire à prairies sèches ». Cela permettrait de débloquer des subventions fédérales supplémentaires pour la conservation de l’exploitation traditionnelle. Dans les régions menacées par la sécheresse, il faudrait vérifier si l’économie laitière intensive est véritablement une branche d’exploitation durable et porteuse d’avenir. Il vaudrait la peine de considérer les opportunités offertes par des branches d’exploitation indépendantes de l’arrosage (comme la culture de montagne). L’argent qui a été mis à disposition pour la construction d’installations d’aspersion pourrait être versé dans un fonds qui servirait à dédommager les agriculteurs en cas de manque du fourrage.

    Les paysans de montagne qui tiennent compte des richesses naturelles méritent notre soutien. L’agriculture traditionnelle est durable et garante d’un paysage diversifié. Les touristes ne viennent pas dans les montagnes suisses pour des routes bétonnées de 4 mètres de large, des balles de silo à 2000 mètres d’altitudes et des prairies de fauche vert vif.