Petite, mais exigeante !

    L’intensification de l’agriculture a mené la chevêche d’Athéna, autrefois répandue, au bord de l’extinction. Des projets de conservation ont permis de stopper ce déclin et d’obtenir une augmentation des effectifs. Les résultats des recherches de la Station ornithologique sur sa dispersion et sur ses préférences d’habitat peuvent contribuer à optimiser sa conservation.

    Les cavités d’arbres sont utilisées pour nicher mais aussi pour dormir. Elles présentent de meilleures propriétés thermiques que les nichoirs.
    Les cavités d’arbres sont utilisées pour nicher mais aussi pour dormir. Elles présentent de meilleures propriétés thermiques que les nichoirs.
    photo © Ralf Kistowski
    Ces photos aériennes d’une partie de la commune Nottwil (LU) mettent en évidence les changements fondamentaux qu’a connu le paysage agricole suisse en un demi-siècle, pour le malheur des oiseaux des milieux cultivés. Reproduit avec l’autorisation de swisstopo (BA200046).
    Ces photos aériennes d’une partie de la commune Nottwil (LU) mettent en évidence les changements fondamentaux qu’a connu le paysage agricole suisse en un demi-siècle, pour le malheur des oiseaux des milieux cultivés. Reproduit avec l’autorisation de swisstopo (BA200046).
    Migrations simulées de 5000 jeunes chevêches. Les lieux fréquemment parcourus par les chouettes apparaissent en plus foncé que les lieux rarement visités. Les migrations ont comme point de départ la population limitrophe de Lörrach. La plupart des oiseaux se sont déplacés en direction du nord, du sudouest ou de l’est. La chaîne du Jura leur barre la route au sud.
    Migrations simulées de 5000 jeunes chevêches. Les lieux fréquemment parcourus par les chouettes apparaissent en plus foncé que les lieux rarement visités. Les migrations ont comme point de départ la population limitrophe de Lörrach. La plupart des oiseaux se sont déplacés en direction du nord, du sudouest ou de l’est. La chaîne du Jura leur barre la route au sud.
    Pour mener à bien sa nidification, un couple de chevêches a besoin d’un habitat diversifié, composé de prairies clairsemées, de différents régimes de fauche et de pâture, de petites structures, et de nombreux abris diurnes et cavités de nidification.
    Pour mener à bien sa nidification, un couple de chevêches a besoin d’un habitat diversifié, composé de prairies clairsemées, de différents régimes de fauche et de pâture, de petites structures, et de nombreux abris diurnes et cavités de nidification.
    photo © Martin Grüebler

    L’influence de la politique agricole

    La chevêche d’Athéna est une espèce liée aux espaces cultivés, et à ce titre a profité pendant des siècles de l’agriculture traditionnelle en Europe centrale. Au nord des Alpes, les vergers qui entouraient les villages constituaient son habitat de prédilection : elle trouvait dans leurs fruitiers à haute tige les cavités adéquates pour nicher. Grâce à l’exportation florissante de fruits, ainsi qu’à la consommation interne de jus et d’eaux-de-vie, ces vergers étaient largement répandus. Après la Seconde Guerre mondiale cependant, le commerce des fruits se fait hésitant en Suisse. En 1955, le Conseil fédéral décide d’adapter la culture fruitière aux conditions du marché. Suite aux campagnes d’abattage soutenues par l’Etat, le nombre de fruitiers à haute tige passe, entre 1951 et 1991, de 14 à 4 millions. Beaucoup sont aussi victimes des activités de construction croissantes et de la lutte contre le feu bactérien. Dans le même temps, l’exploitation des terres cultivées se mécanise plus fortement. Les vergers, les arbres isolés et les haies disparaissent massivement. Les champs deviennent plus grands et la végétation plus dense. La restructuration et l’intensification du paysage cultivé ont eu des conséquences dramatiques sur les populations de chevêches : alors que l’espèce peuplait encore la quasi totalité du Plateau suisse dans les années 1950, elle n’existe plus aujourd’hui que sous forme de petites population relictuelles. Au début des années 2000, la Suisse comptait moins de 50 couples nicheurs.

    Un timide redressement

    Afin de venir en aide à ces vestiges de populations, des projets de conservation ont démarré dans les années 1990 dans plusieurs régions de Suisse. Un plan d’action national, auquel la Station ornithologique a contribué, est enfin entré en vigueur en 2017. Grâce à une conservation ciblée, la population de chevêches a triplé depuis. Comparé aux pays limitrophes, elle ne se rétablit cependant que lentement. Ainsi, dans la région de Ludwigsburg, au Bade-Wurtemberg, la population a connu une augmentation nettement plus forte depuis 1988, passant de 8 à presque 300 couples. Cette différence d’évolution est intrigante et a incité la Station ornithologique à mener un ambitieux projet de recherche à Ludwigsburg. Les études sur les corridors biologiques que les chevêches empruntent pour immigrer en Suisse ont démontré que la chaîne du Jura constitue une barrière entre la population la plus proche, au sud de l’Allemagne vers Lörrach, et celle du Plateau : les chevêches ne la franchissent que rarement, par les quelques étroits corridors existants. Cet effet de barrière tient entre autre au fait que la chevêche évite l’altitude. Tandis que les paysages ouverts autour de Bâle pourraient profiter ces prochaines années de l’immigration d’individus des populations étrangères voisines, il paraît vraisemblable que la colonisation du Plateau se fasse à partir de la population de Genève.

    Dévoreuse et dévorée

    Il y a une autre raison pour laquelle la chevêche évite le massif du Jura : la petite chouette se situe au beau milieu de la chaîne alimentaire, et non au sommet. Ses prédateurs comptent notammentles grands rapaces nocturnes comme la chouette hulotte, ainsi que le renard et la martre. Comme ces espèces chassent souvent en forêt ou dans ses environs, la chevêche privilégie les habitats situés à plus de 200 m des lisières. Cet aspect joue un rôle décisif non seulement pour les corridors de migration, mais aussi pour le choix des sites de nidification.

    Pour réussir à coloniser une région, les chevêches ont également besoin d’une offre alimentaire diversifiée. Pendant la saison de reproduction, les campagnols constituent l’essentiel du menu, mais les jeunes sont également nourris de criquets et sauterelles, de coléoptères et de lombrics. C’est dans une mosaïque de prairies extensives – qui offrent une grande quantité de nourriture – et de surfaces avec végétation clairsemée ou maintenue rase – dans lesquelles les proies sont facilement accessibles – qu’une nidification peut le mieux se dérouler.

    Une nourriture en suffisance influence non seulement le succès de nidification, mais aussi la survie des jeunes après leur envol ainsi que celle des adultes. La période de reproduction étant extrêmement éprouvante pour les adultes, les parents y survivent mieux s’ils sont bien nourris. Des prairies et pâturages extensifs, des petites structures variées, une fauche échelonnée ainsi que des surfaces pauvres en végétation comme les chemins de campagne offrent une alimentation optimale aux jeunes oiseaux et aux adultes. Piquets de clôture et autres postes de guet facilitent par ailleurs la chasse.

    Les nocturnes dorment aussi !

    En plus d’une alimentation variée, les chevêches doivent également trouver des cavités pour nicher. Les nichoirs peuvent offrir un substitut là où il manque de cavités naturelles. Ils sont bien acceptés et permettent en général un bon succès de reproduction. Une abondance de nichoirs est profitable car ils ne sont pas uniquement utilisés pour la nidification mais aussi comme lieu de repos pendant la journée. Outre les nichoirs et les arbres à cavités, les chevêches occupent aussi les piles de bois de chauffage, les abris de jardin et les stocks de matériel couverts des alentours comme sites de repos diurne. Les cavités d’arbres et les piles de bois sont particulièrement importants en hiver car ils présentent de meilleures qualités thermiques que les nichoirs. Les vagues de froid causent une augmentation rapide de la mortalité – en particulier lorsque la neige rend la recherche de nourriture plus difficile. Un grand nombre d’abris variés peut être tout à fait décisif à cet égard : non seulement parce que les chevêches au repos consomment moins d’énergie, mais surtout parce qu’elles ont ainsi un meilleur accès à leur nourriture. Les abris présentent en effet des surfaces exposées au soleil en plus de secteurs libres de neige, où lombrics et insectes s’activent lors des journées hivernales tempérées, attirant à leur tour d’autres proies, tout ceci pourvoyant à une table bien garnie pour la chevêche.

    Du soutien pour la chevêche

    De manière générale, la colonisation des régions suisses est moins évidente que celle des régions allemandes, principalement parce que les zones de plaine sont exploitées de manière plus intensive et que les fruitiers à haute tige sont plus rares. Les surfaces allemandes disposent de plus de cavités, sites de repos et petites structures. On peut essentiellement attribuer cela, outre aux campagnes d’abattage mentionnées, à la tolérance plus faible des milieux agricoles suisses envers les « structures improductives » telles que les arbres morts et les petites structures ; aujourd’hui encore, elles sont souvent éliminées. De plus, les mesures comme la plantation de fruitiers à haute tige et l’installation de jachères florales, bien qu’indemnisées, sont encore trop peu appliquées. La présence assez régulière de petits bouts de forêt complique en outre la conservation. C’est pourquoi la conservation de la chevêche en Suisse doit se concentrer à l’avenir sur les zones agricoles éloignées des forêts et à une altitude inférieure à 600 m. Des abris diurnes diversifiés et une nourriture disponible toute l’année sont au moins aussi importants qu’un nombre élevé de nichoirs. La mise en réseau avec les populations voisines est d’une réelle importance. La recherche indique qu’il serait judicieux de revaloriser les corridors de migration connectés au Plateau suisse et d’entreprendre des mesures de revalorisation à grande échelle dans les régions adéquates mais non occupées pour faciliter la recolonisation de la chevêche d’Athéna.

    Martina Schybli, Martin Grüebler et Matthias Tschumi