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© Marcel Burkhardt

La nette rousse a profité d’eaux plus propres. Les quelque 30 000 individus qui hivernent en Suisse représentent environ la moitié de la population européenne

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Des décennies d’engagement en faveur des oiseaux d’eau

février 2024

Les recensements internationaux d’oiseaux d’eau constituent le programme de surveillance le plus pérenne et le plus étendu au monde. La Station ornithologique y participe depuis le début et peut mettre en évidence des évolutions à long terme grâce aux données collectées.

Les lacs et rivières suisses sont généralement les premières eaux libres de glace lorsque les oiseaux d’eau fuient le froid hivernal de leurs sites de reproduction nordiques. Neuf espèces d’oiseaux d’eau hivernent chez nous en si grand nombre que la Suisse en a la responsabilité internationale. Le fuligule morillon et le canard colvert en sont des exemples.

Il y a longtemps déjà, les ornithologues ont reconnu l’importance des recensements pour documenter les changements de population. Durant l’hiver 1950-1951, les oiseaux d’eau ont été recensés pour la première fois sur les lacs de Suisse romande. Dès l’année suivante, la Station ornithologique a lancé un appel pour inclure le plus grand nombre possible de plans d’eau en Suisse alémanique et italienne. La Suisse fait ainsi partie des premiers pays à effectuer des recensements systématiques d’oiseaux d’eau. Chaque année, jusqu’à 500 volontaires y participent. Certains d’entre eux sont de la partie depuis plus de 30 ans !

Les comptages sur plusieurs années permettent de mettre en évidence les évolutions à long terme. Jusque dans les années 1990, le nombre d’hivernants sur nos plans d’eau a fortement augmenté, probablement à cause de la propagation de la moule zébrée, qui sert de nourriture à certains canards. Après une phase de stabilisation, les effectifs sont en baisse depuis le début du millénaire. La raison principale est sans doute le changement climatique : les eaux du Nord sont désormais libres de glace toute l’année, de sorte que les oiseaux d’eau y restent.

Grâce aux recensements d’oiseaux d’eau, les zones particulièrement importantes ont pu être identifiées. Elles ont été placées sous protection en 1991 par l’ordonnance sur les oiseaux d’eau et les migrateurs (OROEM). Les comptages confirment que la protection dans les zones OROEM fonctionne : les populations d’oiseaux d’eau ont évolué positivement dans de nombreuses réserves, et les oiseaux d’eau hivernants profitent d’une plus grande tranquillité à leur arrivée en automne. Malheureusement, près d’un tiers des sites importants ne sont toujours pas protégés, et même les zones protégées sont mises sous pression par l’utilisation croissante des eaux à des fins de loisirs. Il est donc d’autant plus important de prendre soin des zones protégées existantes et de respecter les règles qui y sont en vigueur. Ainsi, la Suisse pourra continuer à assumer son rôle international pour les oiseaux d’eau hivernants.


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© Marcel Burkhardt

Le bruant fou apprécie les pentes ensoleillées et rocailleuses, avec des buissons et des arbres clairsemés. Des habitats appropriés disparaissent en raison de l’embuissonnement de zones abandonnées. Le projet est une chance pour cette espèce.

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Un trésor oublié du Tessin remis au jour

décembre 2023

Grâce à des interventions dans les forêts claires et les pâturages des Centovalli tessinoises, un joyau sort de l’ombre et brille à nouveau. Des habitats précieux pour divers oiseaux et chauves-souris sont reconstitués.

Tel un précieux trésor, Rénalo est bien caché et difficile d’accès. Il faut être équipé de bons souliers, de volonté, et gravir un sentier sinueux pour atteindre ce lieu splendide. Ce versant des Centovalli, surmonté par les sommets du Pizzo Leone et du Gridone, était jusqu’au milieu du XIXe siècle un important paysage agricole pour la population de la vallée, alors composée surtout d’agriculteurs et d’agricultrices. La transhumance et la gestion extensive du territoire avaient modelé le paysage en une mosaïque de forêts, prairies et pâturages, arbres fruitiers, haies, murs en pierres sèches et châtaigneraies. L’abandon progressif des vallées à l’après-guerre et la forte diminution des activités agricoles ont entraîné une avancée rapide de la forêt et une perte d’habitats précieux.

À Rénalo, les vestiges du passé sont encore bien visibles. On retrouve en effet des châtaigniers, des taillis, des bâtiments, murs en pierres sèches et petites terrasses en ruine dans une forêt sombre et dominée par le hêtre. De magnifiques châtaigniers centenaires riches en cavités dépérissent, alors que le bois mort et d’autres structures intéressantes sont privés de lumière. On perd ainsi des microhabitats d’une grande importance pour la faune, en particulier pour les insectes et les oiseaux.

Ces zones sont néanmoins sur le point de renaître sous l’impulsion d’une nouvelle génération d’agriculteurs et d’agricultrices, dont fait partie Vasco Ryf. Très déterminé, il souhaite restaurer un paysage et une agriculture traditionnels tout en favorisant la biodiversité. Son exploitation « Ul Fulett » reflète cet objectif : peu d’animaux et une gestion extensive et durable.

En 2022, Vasco décide d’agir pour restaurer de manière pérenne les forêts claires pâturées, précieuses à la fois pour la biodiversité et l’agriculture, perdues à Rénalo. Le projet est présenté à la Station ornithologique, qui l’intègre dans son programme « Un nouvel essor pour l’avifaune », accompagne sa mise en oeuvre et le soutient financièrement. Le projet est aussi soutenu par d’autres organisations, comme le Fonds suisse pour le paysage, le WWF et la section forestière du canton du Tessin. Les mesures visent à rouvrir la forêt par des interventions sylvicoles ciblées, tout en façonnant des milieux de transition entre la forêt et les zones plus ouvertes, notamment en plantant des haies. L’aménagement de tas de bois et de pierres et la plantation de fruitiers et de châtaigniers viennent compléter l’éventail de mesures dans les zones ouvertes. En outre, des murs en pierres sèches effondrés sont restaurés ici et là, et des nichoirs à oiseaux et abris pour chauves-souris sont installés.

Un nouvel essor pour l’avifaune

Avec son programme pluriannuel « Un nouvel essor pour l’avifaune », la Station ornithologique souhaite revaloriser des habitats en faveur de l’avifaune et de la biodiversité en général, et assurer leur maintien sur le long terme. Pour ce faire, nous recherchons dans toute la Suisse des partenaires possédant des surfaces d’au moins 3 ha, ou responsables de leur entretien. Vous trouverez ici de plus amples informations sur le programme et la marche à suivre pour nous contacter : vogelwarte.ch/nouvelessor.

Les mesures prévues, à réaliser par étapes jusqu’en 2026, visent à favoriser le rougequeue à front blanc, le gobemouche gris, le torcol fourmilier et le bruant fou. Des espèces plus rares pourraient également en profiter. Lors du premier recensement, une observation du gobemouche à collier a créé la surprise. Le circaète Jean-le-Blanc ou l’engoulevent d’Europe pourraient bien trouver ici de nouveaux terrains de chasse. Les chauves-souris qui chassent dans les paysages semi-ouverts, comme le murin de Bechstein ou la sérotine commune, font également partie des espèces cibles. Afin de vérifier l’effet des mesures et d’accompagner l’entretien à long terme, un suivi est effectué pour les oiseaux et les chiroptères. 

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Signes positifs pour le grand tétras

décembre 2023

Le Plan d’action Grand Tétras Suisse a été introduit il y a 15 ans. Depuis, la situation s’est améliorée pour cette espèce – avec de grandes disparités régionales.

Les mauvaises nouvelles à propos du grand tétras se sont succédées durant des décennies. Dans le cinquième tome du « Handbuch der Vögel Mitteleuropas » paru en 1973, U. Glutz von Blotzheim présentait pour la première fois une carte de répartition du grand tétras en Suisse et une première estimation de la taille de sa population. Peu après, avant même la première édition de l’Atlas des oiseaux nicheurs de Suisse, les connaisseurs de l’espèce signalaient des régressions de l’aire de répartition et des baisses d’effectifs. Au début des années 1980, l’ancien Office fédéral des forêts et de la protection du paysage (OFPP) effectuait une nouvelle évaluation de l’aire de répartition du grand tétras et une nouvelle estimation des effectifs. La comparaison avec les cartes de répartition et les chiffres issus du Handbuch de 1973 confirmait la tendance à la baisse. On a considéré que le recul de la population était dû à l’intensification de l’exploitation forestière (notamment des coupes de bois) ainsi qu’à la construction de routes et à l’augmentation concomitante des dérangements par le tourisme.

Suite à cela, l’OFPP lançait, en 1988, un projet de protection du grand tétras en Suisse. Trente-cinq ans plus tard, ce projet a toujours cours. L’étape la plus importante fut probablement l’introduction, en 2008, du Plan d’action Grand Tétras Suisse sous l’égide de l’Office fédéral de l’environnement OFEV.

La mise en oeuvre du plan d’action est de la responsabilité des cantons, la Confédération fournissant un soutien financier substantiel. Tous les cantons abritant une population notable de grands tétras ont pris des mesures en faveur de l’espèce ces 15 dernières années, certains depuis plus longtemps, avant même l’introduction du Plan d’action national. Ils ont amélioré la qualité de l’habitat par des mesures sylvicoles, notamment en créant des clairières et en réduisant le volume de bois, et mis en place des zones de tranquillité pour la faune en vue de protéger l’espèce des dérangements. Les chiffres sont assez impressionnants : au sein de l’aire de répartition du grand tétras, les cantons ont placé 18 700 ha en réserve, dont 3900 ha de réserves forestières naturelles et 14 800 ha de réserves forestières particulières. Bien que nous n’ayons pas une vue systématique des objectifs de ces réserves, nous pouvons partir du principe que le grand tétras est dans les faits une espèce cible dans la très grande majorité d’entre elles. De plus, 89 zones de tranquillité pour la faune ont été définies, totalisant pas moins de 24 000 ha au sein de l’aire de répartition du grand tétras. De l’hiver au printemps ou au début de l’été, ces zones ne peuvent être parcourues que sur quelques itinéraires.

Ces mesures ont-elles eu l’effet escompté ? Pour pouvoir répondre, au moins partiellement, à cette question, la Station ornithologique, Bird- Life Suisse et l’OFEV ont dressé un bilan intermédiaire dix ans après l’introduction du Plan d’action. Il montre d’une part que les effectifs estimés sont, comme auparavant, en léger recul, et d’autre part que l’aire de répartition a elle aussi encore diminué. Cependant, ces tendances légèrement négatives ne concernent que le Jura et une partie de l’ouest du versant nord des Alpes. Dans l’est du versant nord des Alpes (cantons de Schwytz, Zoug, Glaris, St-Gall, Zurich et les deux Appenzell), des données de bonne qualité attestent une évolution stable depuis 10-15 ans. Le canton de Schwytz a même pu faire croître sa population de plus de 20 % entre 2016 et 2021, et l’espèce a recolonisé un grand massif forestier dans le canton de Zoug – occupé dans les années 1970, mais n’ayant pas livré d’indices de présence durant plus de 20 ans. Il n’existe pas de données exactes pour le centre du versant nord des Alpes (cantons de Berne, Obwald, Nidwald et Lucerne) et les Alpes centrales grisonnes, mais des signes fiables d’une aire de répartition stable, ce qui laisse penser qu’il n’y a pas non plus de baisse sensible des effectifs.

AnnéeNombreSource
1968/71au moins 1100Glutz von Blotzheim et al. (1973)
1985550–650Marti (1986)
2001450–500Mollet et al. (2003)
2013-16380–480Knaus et al. (2018)

Les quatre estimations de la population de grand tétras en Suisse effectuées jusqu’ici. Le nombre d’individus a diminué de plus de la moitié en une cinquantaine d’années.

Ces importantes disparités sont dues avant tout aux différences dans la dynamique forestière. Elle se caractérise dans le Jura par la forte émergence du hêtre sur de très grands secteurs dominés par les épicéas il y a encore quelques années. Or le hêtre fait partie des essences naturellement répandues sur ces surfaces, tandis que la dominance de l’épicéa et la relative rareté du hêtre, qui avaient cours auparavant, étaient d’origine humaine. Il s’agit en quelque sorte d’un retour au cortège d’essences naturel, suite aux changements survenus dans l’utilisation du territoire par la population locale.

Cette tendance s’est vue de surcroît accélérée par le réchauffement planétaire. Les cantons de Neuchâtel, et surtout de Vaud, ont fait de grands efforts pendant des années pour améliorer l’habitat forestier du grand tétras. Il est désormais très largement admis par les professionnels et professionnelles de la branche qu’à long terme, les mesures sylvicoles ne permettront pas de maîtriser à un coût raisonnable la forte pression du hêtre. Sans compter qu’elles contrediraient les exigences d’une sylviculture respectant la nature, qui laisse une grande place au rajeunissement naturel. Comme les grands tétras ne colonisent pas les forêts dominées par les feuillus, l’espèce a, à peu de choses près, abandonné l’arc jurassien. Seul l’extrême ouest – territoire culminant du Jura vaudois, où dominent encore les conifères – abrite toujours une population digne de ce nom.

La dynamique qui a pour effet un accroissement de la présence des feuillus existe aussi aux altitudes moyennes des Alpes centrales grisonnes et du versant nord des Alpes, mais elle n’y joue qu’un rôle marginal pour le grand tétras. L’immense majorité des grands tétras des Alpes centrales vivent en effet à une altitude où l’influence des feuillus reste mineure. Sur le versant nord des Alpes, la plupart des habitats du grand tétras sont caractérisés par des sols humides et souvent tourbeux, donc très peu favorables à la végétation, et en particulier aux feuillus.

Quinze ans après le lancement du Plan d’action Grand Tétras, le bilan global est mitigé. Des facteurs naturels sur lesquels notre influence est nulle, ou très limitée, peuvent jouer un grand rôle. En favorisant les feuillus, la dynamique naturelle des forêts jurassiennes a quasi réduit à néant les effets des mesures de conservation mises en place par les cantons concernés.

Cependant, dans des stations plus adéquates, de bonnes conditions météorologiques au moment de la reproduction ont probablement grandement contribué au succès. On sait qu’un temps chaud et sec en juin et juillet est bénéfique. Les poussins des gallinacés survivent mieux dans ces conditions, et par conséquent la population croît. Les améliorations que les cantons ont apportées à l’habitat ont toutefois aussi joué un rôle important. Enfin, les recherches de la Station ornithologique et du canton de St-Gall dans une réserve forestière à Amden ont montré, il y a quelques années, que les grands tétras recolonisent effectivement les forêts après une revalorisation. Des mesures appropriées permettent donc de conserver efficacement le grand tétras, pour autant qu’elles soient mises en oeuvre dans les stations forestières adéquates.

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© Mathias Schäf

Silencieuse et enveloppée, telle un esprit, d’une aura de mystère, la « dame blanche » fascine. L’effraie des clochers est également appréciée dans l’agriculture pour ses talents de chasseuse de rongeurs.

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Les quatre saisons de l’effraie

décembre 2023

L’effraie des clochers reste sur son territoire en toute saison. Même les hivers rigoureux ne l’en délogent. Pour conserver cette espèce, il faut donc connaître ses exigences écologiques tout au long de l’année, ses sites de chasse, et l’impact sur sa survie et son succès de reproduction de ressources alimentaires qui changent au fil des saisons.

Par une chaude nuit de juillet, voilà une chercheuse de la Station ornithologique, allongée dans une grange à tabac de Suisse romande, bien cachée sous une machine agricole et très attentive à ne faire aucun bruit. Soudain, un concert de chuintements sonores rompt le silence : de jeunes effraies qui quémandent, en réaction à l’arrivée au nid d’un adulte. Peu après, un clap résonne : un oiseau s’est fait prendre par le piège installé dans le nid. On lui pose un petit GPS, qui permettra de récolter de précieuses données sur la vie de ce discret rapace nocturne.

À l’origine habitante des steppes et nichant dans les anfractuosités rocheuses et les cavités d’arbres, l’effraie des clochers s’est muée en une espèce liée aux cultures nichant dans les bâtiments – comme son nom l’indique – et chassant les rongeurs dans les terres cultivées ouvertes. Du fait de cette dépendance à un paysage façonné par l’homme, elle est particulièrement vulnérable à l’intensification de l’agriculture et aux changements liés à l’exploitation. C’est dans ce contexte que, depuis une vingtaine d’années, la Station mène une étude et un projet de conservation sur une population d’effraies de Suisse romande, en collaboration avec Alexandre Roulin de l’Université de Lausanne. L’utilisation du territoire par la « dame blanche » tout au long de l’année constitue l’un des axes de cette recherche.

Les rongeurs au fil des saisons

Le résultat des analyses effectuées par la Station montre que l’effraie chasse en été sur une large palette des milieux disponibles dans les terres cultivées, allant des herbages aux surfaces de promotion de la biodiversité en passant par les champs de céréales. En hiver cependant, elle se limite surtout aux prairies et pâturages, ainsi qu’aux bords des champs.

Ce changement est lié à un glissement de la répartition de ses proies, lui-même dépendant de l’exploitation agricole. La récolte des céréales en fin d’été provoque dans le paysage un changement drastique à grande échelle : d’un coup, les cultures sont fortement perturbées et perdent leur végétation. Les proies mobiles comme les mulots gagnent donc des habitats moins perturbés tels que bords des champs, haies et forêts. Or, la forêt n’étant pas un habitat où l’effraie va chasser, celle-ci perd l’accès aux mulots. Après les moissons, il n’est pas rare que les seules grandes surfaces végétalisées qui subsistent soient les prairies et pâturages, dans lesquels l’effraie trouve ses proies en hiver, à savoir surtout des campagnols.

Ainsi, à mesure que les céréales et les autres cultures récoltées en fin d’été perdent leur attrait pour l’effraie, les herbages en gagnent. Mais ceux-ci ne représentent souvent qu’une petite partie de la surface agricole utile, ce qui a pour conséquence une réduction spectaculaire de la surface propre à la chasse. Les effraies privilégient donc en hiver les prairies et pâturages proches de structures comme les haies et les jachères florales, qui abritent de nombreuses proies et offrent des perchoirs pour la chasse à l’affût.

La nourriture comme seul objectif

La variation de l’offre alimentaire au cours de l’année a des effets directs sur le taux de survie et le succès de reproduction de l’effraie des clochers. Étant donné leur rôle respectif dans l’élevage des jeunes, cette situation ne place pas mâles et femelles devant le même défi. La femelle pond et couve les oeufs, mais ne s’occupe pas de chasser, son alimentation étant prise en charge par le mâle durant cette période. Après l’éclosion, le mâle continue d’assurer la plus grande part de la chasse et du nourrissage des oisillons.

Pour lui, l’élevage d’un grand nombre de jeunes est donc synonyme d’une probabilité plus faible de survie jusqu’à la prochaine saison de reproduction. Il doit, pour ainsi dire, choisir entre l’énergie qu’il investit dans l’élevage des jeunes et les réserves qu’il devrait avoir à disposition pour survivre à l’hiver. Il est toutefois en mesure de compenser au moins en partie les coûts de la reproduction : s’il y a assez de nourriture au début de l’hiver, il peut reconstituer ses réserves d’énergie et ainsi augmenter ses chances de survie jusqu’au printemps suivant.

Chez la femelle, on ne trouve pas de semblable compromis entre le succès de reproduction et la probabilité de survie. En particulier quand les conditions sont bonnes, la femelle n’est pas astreinte à ramener de grandes quantités de nourriture. Elle peut donc se remettre plus vite de la reproduction. Par conséquent, lorsque la nourriture est très disponible, les femelles jouissent à la fois d’un plus grand succès de reproduction et de meilleures chances de survie.

Le début de l’indépendance

Jusqu’à maintenant, on ne savait pas grand-chose de ce qui se passe une fois que les jeunes effraies ont quitté le nid parental – bien que cette période soit critique et que nombre d’individus meurent peu après l’envol. Pour comprendre quels habitats favorisent la survie durant la phase d’apprentissage de la chasse puis de dispersion, nous avons posé de petits émetteurs sur des jeunes effraies avant leur envol. Nous avons de plus installé un perchoir avec balance intégrée et système d’identification par puce devant les nichoirs. Les effraies ont été équipées d’une bague de plastique renfermant une puce, de sorte qu’à chaque fois qu’elles se posent sur le perchoir, leur puce et leur poids sont enregistrés.

Cette nouvelle technique combinée aux données transmises par les émetteurs a livré quelques informations inédites : les jeunes effraies prennent leur envol à l’âge moyen de 62 jours, les conditions écologiques influençant fortement ce moment. Si la nourriture abonde autour du nid, elles s’envolent plus tard et à un stade de développement plus avancé, ce qui à son tour augmente leurs chances de survie après l’envol. Elles doivent ensuite apprendre à chasser. Jusqu’à l’âge d’environ 75 jours, elles reviennent chaque fois au nid, où les adultes les nourrissent encore occasionnellement jusqu’à leur autonomie. Dans cette phase, les jeunes chouettes dépendent d’une offre alimentaire de qualité à proximité du nichoir.

Plus elles y trouvent de nourriture, plus elles deviennent indépendantes de leurs parents tôt et peuvent s’alimenter seules. L’environnement joue également un rôle : elles quittent le territoire parental d’autant plus tard et en meilleure condition physique que les environs sont riches en surfaces de promotion de la biodiversité. Les conséquences sont considérables : plus elles ont de réserves d’énergie en quittant le territoire parental, plus leurs chances de survie sont élevées.

Tous ces résultats montrent que l’effraie des clochers dépend d’un paysage riche en habitats dans lequel elle puisse trouver d’une part suffisamment de nourriture tout au long de l’année, et d’autre part suffisamment de postes d’affût pour chasser. Ces besoins ne seront comblés que si nous continuons de promouvoir les surfaces de promotion de la biodiversité telles que les jachères florales et les bandes culturales extensives pluriannuelles, ainsi que les haies et les arbres biotopes.

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© Schweizerische Vogelwarte

Fondation de la Station ornithologique de Sempach le 6 avril 1924.

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Les 100 ans de la Station ornithologique

décembre 2023

Nos prédécesseurs ont eu le nez fin en fondant la Station ornithologique en 1924. Leur vision convaincante a mûri en une fondation qui apporte une contribution majeure à la recherche et la protection des oiseaux dans notre pays.

Avec les débuts du baguage scientifique des oiseaux pour étudier la migration à l’aube du XXe siècle, le besoin d’une instance centralisant les annonces de reprises de bagues se fait sentir en Suisse.

Les débuts de la Station ornithologique

C’est ainsi que, le 6 avril 1924, la « Schweizerische Gesellschaft für Vogelkunde und Vogelschutz » (Ala) fonde la Station ornithologique. Très engagé, Alfred Schifferli père dédie une pièce de sa maison de Sempach à la jeune institution et en devient le premier directeur. En plus du baguage, la constitution d’une collection et d’une bibliothèque ornithologique, ainsi que le soin aux oiseaux sauvages en difficulté font partie de ses premières missions, qu’il mène le soir après le travail, aidé par sa famille. En 1934, à sa mort soudaine à l’âge de 55 ans, c’est Alfred fils qui poursuit son oeuvre, à 22 ans seulement, et qui la développe ensuite avec ténacité. En parallèle, il étudie la zoologie à Bâle. Après la Seconde Guerre mondiale, Alfred Schifferli fils obtient un emploi rémunéré à temps partiel, mais il doit s’occuper lui-même du financement.

Relations publiques et indépendance

Alfred Schifferli fils est inventif et se tourne vers la population en partageant avec elle le travail de la Station ornithologique grâce aux rapports annuels et au calendrier d’oiseaux. Il pose avec ces remarquables idées la base d’une évolution qui perdurera jusqu’à nos jours. La Station est aujourd’hui encore une interlocutrice de choix pour la population, les médias et les autorités. Avec le soutien financier croissant des amis et amies des oiseaux de tout le pays, la Station peut se consacrer à de nouvelles tâches. Les locaux mis à disposition, dès 1946, dans l’hôtel de ville de Sempach deviennent vite trop petits, de sorte qu’un bâtiment approprié est construit au bord du lac en 1954-55. Plus d’un demi- siècle plus tard, en 2009, la Station inaugure ses nouveaux bureaux et son centre de visites en 2015, afin de répondre aux tâches et besoins croissants. Cette dynamique est favorisée par la transformation de la Station en une fondation en 1954, qui lui donne son indépendance.

Étude de la migration et monitoring

Dès la fin des années 1950, la station de baguage du col de Bretolet, dans les Alpes valaisannes, donne un souffle nouveau à la recherche sur la migration des oiseaux dans l’arc alpin. Les radars permettent désormais de suivre la migration nocturne. Plus tard, la Station mène de grandes études radar en Israël, Espagne et Mauritanie, qui révèlent comment les migrateurs traversent la Méditerranée et le Sahara. La Station ornithologique s’occupe désormais aussi plus intensivement de la surveillance de l’avifaune indigène. Elle est soutenue en cela par les collaboratrices et collaborateurs bénévoles de tout le pays qui transmettent leurs observations à Sempach. Deux ouvrages de référence uniques pour l’époque présentent ces données : « Die Brutvögel der Schweiz » en 1962 et l’« Atlas des oiseaux nicheurs de Suisse » en 1980. Ils permettent l’élaboration de la première liste rouge des oiseaux menacés, qui dresse pour la première fois un bilan de la situation d’un taxon animal entier. Elle montre déjà le peu de cas que fait l’être humain de la nature, avec de lourdes conséquences pour l’avifaune. Les atlas des oiseaux nicheurs suivants, en 1998 et 2018, apportent des connaissances de plus en plus solides sur l’évolution des populations de nos oiseaux nicheurs et identifient les besoins en matière de protection.

Plus active dans la protection

En toute logique, dès le milieu des années 1970, la Station ornithologique s’intéresse de plus près aux conditions de vie des oiseaux menacés – au premier rang desquels les espèces des milieux cultivés que l’agriculture intensive fait reculer, comme la perdrix grise, le vanneau huppé, le pipit des arbres, l’alouette des champs et le tarier des prés.

La Station ornithologique produit des connaissances scientifiques à destination des autorités de protection de la nature. En se basant sur les résultats des recensements nationaux d’oiseaux d’eau, elle inventorie les zones d’hivernage importantes pour ces espèces dans toute la Suisse. La Confédération met ainsi en place les premières réserves d’oiseaux d’eau. Et avec l’inventaire des habitats proches de l’état naturel du canton de Lucerne, la Station crée une base pratique en matière de protection de la nature au niveau communal.

En 2003, la Station ornithologique, BirdLife Suisse et l’Office fédéral de l’environnement joignent leurs forces pour venir en aide à l’avifaune menacée et lancent le « Programme de conservation des oiseaux en Suisse ». Le grand tétras, la cigogne blanche, la chevêche d’Athéna, la huppe fasciée et le pic mar entre autre en bénéficient. La protection des habitats y joue un rôle important, en plus de celle des espèces.

Dès 1991, la Station ornithologique revalorise les terres cultivées dans plusieurs régions – dont la Champagne genevoise et le Klettgau schaffhousois – en collaboration avec les agriculteurs et agricultrices locaux et les autorités. Ces expériences préparent le terrain pour une collaboration exemplaire avec l’association paysanne progressiste IP-Suisse, qui entraînera la mise en place de nombreuses surfaces de compensation écologique. Au début, les produits issus des exploitations impliquées sont commercialisés principalement par la Migros. On les trouve aujourd’hui chez la majorité des grands distributeurs. La Station ornithologique et l’Institut de recherche de l’agriculture biologique FiBL rassemblent leurs expériences positives dans un manuel qui vise à donner un nouvel élan à l’agriculture proche de la nature. Des décennies plus tard, cet engagement dans les terres cultivées paie : dans ces magnifiques paysages, de nombreuses espèces des milieux agricoles présentent des effectifs plus nombreux que partout ailleurs et les deux régions ont été choisies comme « Paysage de l’année » par la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage – la Champagne genevoise en 2013 et le Klettgau SH en 2023. En prélude à son centième anniversaire, la Station ornithologique lance enfin le grand programme « Un nouvel essor pour l’avifaune », qui invite à aménager de nouveaux habitats pour l’avifaune menacée.

Dans son premier siècle d’existence, la Station ornithologique est passée d’une entreprise menée par un seul bénévole à une florissante fondation pour l’étude et la protection des oiseaux. Elle jouit aujourd’hui d’une reconnaissance internationale dans la recherche et la surveillance de l’avifaune. Les succès futurs viendront aussi des études écologiques à long terme et d’Afrique, où nos migrateurs passent l’hiver. Elle aborde le prochain siècle avec une équipe innovante et engagée. Comme durant les cent dernières années, elle peut compter sur le formidable et fidèle soutien de ses donatrices et donateurs et de ses collaboratrices et collaborateurs bénévoles. C’est grâce à eux que l’histoire de la Station a pu s’écrire et ce sont eux qui peuvent en tirer la plus grande fierté ! Car la Station ornithologique suisse est, et reste, une oeuvre collective vouée au bien des oiseaux.

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© Marcel Burkhardt
Gypaète barbu
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2024 – centenaire de la Station ornithologique

décembre 2023

La Station ornithologique suisse est une institution singulière, portée par les amis et amies des oiseaux de tout le pays.

Fidèles et généreux, les donatrices et donateurs soutiennent la Station ornithologique depuis sa fondation en 1924. Par leurs contributions en hausse, ils ont permis que s’écrive l’histoire d’une belle réussite, celle d’une entreprise conduite à ses débuts par un seul homme, bénévole, devenue aujourd’hui une institution pour l’étude et la protection des oiseaux reconnues, en Suisse comme à l’étranger. Ce succès doit aussi beaucoup à l’immense soutien apporté par plus de 2000 collaborateurs et collaboratrices bénévoles.

La Station poursuit les mêmes buts depuis sa fondation. Son plan directeur les énonce ainsi : « Notre vision consiste à comprendre l’avifaune indigène et à préserver sa diversité pour les générations à venir ». Au fil des décennies, les priorités ont évolué, des collaborateurs et collaboratrices sont arrivés, d’autres sont partis et l’infrastructure s’est adaptée aux nouveaux besoins. La mission fondamentale qui oriente les activités de la Station n’a pas changé : établir des connaissances scientifiques solides et, sur cette base, s’investir pour le bien des oiseaux et de leurs habitats.

Le travail et l’engagement de la Station ornithologique et de ses bénévoles restent plus que jamais essentiels : de nombreuses espèces d’oiseaux sont encore menacées. Celles-ci tendent un miroir à notre société, lui montrant comment elle traite les oiseaux, leurs habitats et les ressources naturelles. Par son orientation thématique, l’excellence de sa recherche et son travail ambitieux en matière de protection, la Station contribue de façon majeure au dessin d’un chemin plus durable pour la Suisse. Notre pays a besoin des oiseaux, ils sont une part de son patrimoine naturel, ils doivent pouvoir y vivre durablement ! Nous comptons sur les autorités, nos organisations partenaires, les entreprises et la population pour tracer cette voie avec nous. Ensemble, nous pourrons préserver et promouvoir l’avifaune.

À cent ans, la Station ornithologique se trouve dans des conditions optimales pour continuer à écrire l’histoire de sa réussite : elle jouit d’un soutien fort dans la population et peut compter sur l’inestimable collaboration de 2000 bénévoles et de ses partenaires. Les compétences et la motivation de son équipe lui permettent d’assurer une large palette de fonctions importantes, allant du soin aux oiseaux à la recherche fondamentale et appliquée, en passant par la surveillance des populations, l’éducation à l’environnement, la conservation des espèces et la revalorisation des habitats. Elle dispose d’une solide base financière et d’une infrastructure moderne avec ses bureaux et son centre de visite. Pour tout cela, nous adressons nos plus chaleureux remerciements à nos donatrices et donateurs, à nos bénévoles et à nos partenaires.

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© Agami / Helge Sorensen

La bécasse des bois est chassée dans les cantons du Tessin, du Valais, du Jura, de Vaud, Fribourg, Neuchâtel et Berne. Le nombre d’oiseaux tirés entre 2003 et 2022 se monte à 1191 par an en moyenne (1062-2508).

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Chasse aux oiseaux en Suisse

décembre 2023

La législation suisse sur la chasse a notamment pour objet de conserver la biodiversité des oiseaux sauvages indigènes et migrateurs. On doit donc porter une attention particulière aux espèces chassables, dont les populations sont sous pression.

La chasse provoque une mortalité supplémentaire chez les espèces concernées. Elle peut se justifier pour celles qui montrent des populations stables ou croissantes au regard de leur statut de menace sur les plans national et européen. Elle ne doit pas avoir de répercussions néfastes mesurables sur la répartition, les effectifs, et la structure sociale des espèces concernées, ni entraîner d’autres conséquences négatives sur des biocénoses. De ces conditions essentielles dérive une large palette d’exigences établies par la Station ornithologique. L’usage de munitions au plomb doit ainsi être interdit et le grèbe huppé retiré de la liste des espèces chassables. Les périodes de protection doivent être étendues dans certains cas, comme pour les canards qui devraient en bénéficier au moins entre le 1er janvier et le 15 septembre. Pour les espèces qui figurent sur la liste rouge comme vulnérables (bécasse des bois) ou comme potentiellement menacées (lagopède alpin et tétras lyre) au niveau suisse, les décisions doivent se baser sur les tailles et les tendances réelles et actuelles des populations.

Bécasse des bois

La bécasse des bois est largement répandue le long du versant nord des Alpes et dans les Alpes centrales grisonnes. L’espèce a cependant quasi disparu du Plateau et des indices font état d’un léger repli dans le Jura. On en ignore les causes. La détérioration de l’habitat, la prédation, les dérangements, la pollution lumineuse et la chasse sont autant de facteurs possibles. Au niveau national, la période de fermeture s’étend du 16 décembre au 15 septembre pour la bécasse des bois. De nombreux cantons vont plus loin en interdisant carrément la chasse à la bécasse, et plusieurs cantons ont prolongé la période de fermeture.

La plupart des bécasses tirées en Suisse sont des migratrices en provenance du nord et du nord-est de l’Europe, où vivent de fortes populations sur lesquelles les tirs en Suisse n’ont pas d’influence mesurable. Une récente étude, réalisée sous l’égide de l’Office fédéral de l’environnement OFEV, a toutefois montré que les oiseaux nicheurs indigènes ne s’envolent vers le sud que dès la mi-octobre et que, début novembre, une bonne moitié est encore présente dans la zone de reproduction. Ce n’est qu’à la fin novembre que la plupart des oiseaux sont partis (Bohnenstengel et al. 2020). Comme plus de 90 % des tirs ont lieu entre mi-octobre et fin novembre, la part des oiseaux indigènes dans le tableau de chasse pourrait être plus importante que ce qu’on croyait jusqu’alors. La pression cynégétique sur la bécasse des bois doit par conséquent être réduite. Pour ce faire, deux possibilités : soit une prolongation de la période de fermeture jusqu’au 31 octobre, qui permettrait à la chasse d’épargner environ 50 % des oiseaux nicheurs indigènes – une prolongation jusqu’au 15 novembre, environ 95 % ; soit les cantons peuvent également réduire le nombre de tirs autorisés par chasseur et par an, ou par chasseur et par journée de chasse. Ces mesures aux niveaux fédéral et cantonal peuvent aussi être combinées. L’objectif général est de réduire significativement le nombre annuel de bécasses des bois tirées jusqu’à mi-novembre, donc la mortalité causée par la chasse.

Lagopède alpin

L’aire de répartition du lagopède alpin en Suisse a bien vu quelques lacunes se former sur sa périphérie entre 1993-1996 et 2013-2016, mais elle est pour l’essentiel restée inchangée. Les effectifs, évalués dans le cadre d’un programme lancé en 1995 pour recenser les coqs en parade, ont depuis diminué de 13 %, avec de grandes différences régionales (Bossert et Isler 2018). La tendance démographique est plus ou moins stable depuis environ 2008, mais à un niveau nettement inférieur à celui des années 1990.

Le recul des effectifs est très probablement une conséquence du réchauffement planétaire. On peut s’attendre à ce que l’aire de répartition du lagopède alpin continue à régresser et à se fragmenter ces prochaines années (Revermann et al. 2012).

Il faut continuer à surveiller très attentivement la répartition et l’évolution de la population du lagopède alpin sur des surfaces géographiquement et écologiquement représentatives. Si les tendances négatives s’accentuent à nouveau, il faudra réduire encore la pression cynégétique ou suspendre la chasse au lagopède alpin.

Tétras lyre

L’aire de répartition du tétras lyre n’a pas changé en Suisse entre 1993-1996 et 2013-2016. Les effectifs, évalués dans le cadre d’un programme lancé en 1995 pour recenser les coqs en parade, ont augmenté après avoir atteint un minimum en 1998, et se situent aujourd’hui presque au même niveau qu’une estimation datant de 1990 (Bossert et Isler 2018). Cette tendance à long terme est masquée par les fortes fluctuations d’effectifs annuelles, dues surtout aux conditions météorologiques inégales à la période de l’élevage des poussins (Zbinden et Salvioni 2003).

Une analyse détaillée de la chasse au tétras lyre dans le canton du Tessin a montré qu’elle provoque une mortalité supplémentaire des coqs, qui entraîne à son tour un fort décalage du sex-ratio en faveur des poules, ainsi qu’une réduction de la taille des groupes sur les leks, mais qu’elle n’a pas d’influence mesurable sur la tendance démographique des coqs en parade.

Comme plusieurs facteurs affectent la population de tétras lyres (dérangements, changements paysagers), il faut continuer à surveiller très attentivement sa répartition et l’évolution de sa population sur des surfaces géographiquement représentatives. Sitôt qu’une tendance négative se dessine au niveau suisse, comme un recul continu sur 5 ans, il faudra réduire la pression cynégétique.

Bibliographie

Bohnenstengel, T., V. Rocheteau, M. Delmas, N. Vial, E. Rey, B. Homberger & Y. Gonseth (2020): Projet national sur la bécasse des bois. Rapport final. Neuchâtel.

Bossert, A. & R. Isler (2018): Bestandsüberwachung von Birkhuhn Tetrao tetrix und Alpenschneehuhn Lagopus muta in ausgewählten Gebieten der Schweizer Alpen 1995–2017. Ornithol. Beob. 115: 205–214.

Revermann, R., H. Schmid, N. Zbinden, R. Spaar & B. Schröder (2012): Habitat at the mountain tops: how long can Rock Ptarmigan (Lagopus muta helvetica) survive rapid climate change in the Swiss Alps? A multiscale approach. J. Ornithol. 153: 891–905.

Zbinden, N. & M. Salvioni (2003): Verbreitung, Siedlungsdichte und Fortpflanzungserfolg des Birkhuhns Tetrao tetrix im Tessin 1981–2002. Ornithol. Beob. 100: 211–226.

Zbinden, N., M. Salvioni, F. Korner-Nievergelt & V. Keller (2018): Evidence for an additive effect of hunting mortality in an alpine black grouse Lyrurus tetrix population. Wildl. Biol. 2018: wlb.00418.

Zimmermann, J-L. & S. Santiago (2019): Contribution au suivi démographique de la bécasse des bois Scolopax rusticola dans le canton de Neuchâtel (Suisse). Aves 56: 49–75.

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© Matthias Kestenholz
Chardonneret élégant
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La nature est too big to fail

août 2023

Le destin des banques en difficulté et celui de notre nature menacée montrent quelques parallèles surprenants : ils sont les deux le résultat de l’action humaine, parfois ignorante, parfois négligente. Les deux dépendent essentiellement de décisions politiques. L’évaluation de leur importance systémique semble conclure à des possibilités de faillite différenciées. À tort.

Depuis la crise financière d’il y a 15 ans, « too big to fail » fait partie des expressions d’usage dans nos débats de société, tout comme l’« importance systémique ». Ces termes sont principalement appliqués aux banques. Lorsqu’il s’agit de nature, on ne les entend pas… encore. « Si la nature était une banque, on l’aurait sauvée depuis longtemps » : cette remarque souvent citée, légèrement modifiée ici, dit en une phrase que ce n’est pas seulement au niveau global, mais aussi ici, en Suisse, que les choses avancent bien trop timidement concernant la protection des oiseaux, des insectes, des tourbières – bref, de la nature. Plus grave encore : des décisions qui nuisent aux générations futures risquent de détruire les succès déjà obtenus.

La panade est devenue particulièrement flagrante lors du débat parlementaire sur l’Initiative biodiversité. Cette dernière s’est vue traitée de « mot à la mode », tandis que la protection de la biodiversité serait « égoïste ». La sollicitation et la destruction des habitats intacts et la menace qu’elles font peser sur les espèces les plus variées ne sont pourtant pas des bagatelles.

En quelques jours, 259 milliards de francs ont été mis sur la table pour sauver une grande banque seule responsable de ses difficultés. Pour la protection de la nature, on n’ose même pas rêver d’une telle générosité. Or, si nous devions payer pour les services écosystémiques que la nature nous fournit tous les jours gratuitement, les coûts pour la société augmenteraient massivement. Ultimement, la protection de la biodiversité concerne nos moyens d’existence. Seuls des écosystèmes sains nous garantissent des sols fertiles, une eau potable, un air pur… donc notre santé. Dans de nombreuses têtes pourtant, ce constat semble ne pas encore s’être imposé.

Lorsque les critiques d’une meilleure protection de la biodiversité, de la nature et de l’avifaune parlent de « lourdes conséquences » pour certains secteurs économiques, elles méconnaissent l’importance systémique de la nature. Nous devrions la considérer comme too big to fail. Documenter et éclairer l’évolution des populations d’oiseaux est l’une des missions de la Station ornithologique. On explique habituellement les hauts et les bas par le volume des précipitations, les heures d’ensoleillement, le nombre d’arbres ou de haies, la distance aux routes, et d’autres facteurs. Mais c’est la Berne fédérale qui a le plus d’influence.

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© Michael Lanz

Les vieux chênes et vieux hêtres du Bärletwald donnent son caractère à la forêt de Längholz. Le clyte frelon et d’autres coléoptères rares trouvent un habitat adéquat dans les grandes couronnes riches en bois mort.

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Un eldorado de bois mort et de vieux bois

août 2023

Plus vieille chênaie du canton de Berne, le Bärletwald, est un point chaud de la biodiversité. La Station ornithologique et la commune de Brügg s’engagent à conserver ce joyau forestier et ses espèces rares pour les 25 prochaines années.

Reconnaissable par sa coloration jaune et noire et ses longues antennes, le clyte frelon (Plagionotus detritus) est un longicorne habitant les vieux chênes dont la couronne porte du vieux bois et du bois mort ensoleillé. Les forêts présentant ce genre d’arbres sont une rareté en Suisse. Les communes de Brügg et de Bienne en abritent une : le Bärletwald. Elle fait partie du complexe forestier du Längholz et héberge, sur ses six hectares, le plus vieux peuplement de chênes du canton de Berne. On estime à 300 ans l’âge des plus vieux chênes de cette forêt appréciée de la population pour se ressourcer. Spécialiste des coléoptères, Lea Kamber a trouvé le clyte frelon sur l’un de ces arbres en 2022. Une découverte qui a fait sensation, puisqu’il s’agissait de la première mention depuis 1888 de cette espèce fortement menacée entre Lausanne et Zurich !

Il s’en est pourtant fallu de très peu qu’un abattage empêche cette heureuse trouvaille : en novembre 2020, une tempête fait tomber une grosse branche de chêne sur une route longeant la forêt, mobilisant la commune de Brügg et le service forestier cantonal bernois en tant que propriétaire. La première ferme plusieurs chemins dans le Bärletwald pour raison de sécurité, et le second marque environ 90 arbres à abattre, dont de nombreux chênes et hêtres âgés. C’est sans compter la population, les organisations locales de protection de la nature et le Conseil municipal de Brügg qui s’opposent vigoureusement à l’intervention. Des mesures sont donc discutées, avec la participation de spécialistes, dont Michael Lanz de la Station ornithologique, pour conserver les vieux arbres tout en garantissant la sécurité. La solution consiste à ce qu’un ingénieur forestier inspecte les arbres quant à leur état et leur valeur biologique, et que la commune de Brügg rachète la forêt au service forestier cantonal. On peut ainsi prodiguer des soins aux arbres en 2021 et 2022, et éviter l’abattage.

Cette situation a été un excellent point de départ pour un projet de la commune de Brügg avec la Station ornithologique dans le cadre du programme « Un nouvel essor pour l’avifaune ». Les objectifs sont la conservation à long terme du Bärletwald et de ses vieux chênes et la promotion de la biodiversité dans toute la forêt de Längholz. Les partenaires financent conjointement un concept de conservation, la réalisation de diverses mesures de revalorisation et un contrôle des résultats. Le projet s’appuie notamment sur les relevés de différents taxons, initiés dans ce cadre ces deux dernières années. Outre le clyte frelon, d’autres espèces très rares et extrêmement spécialisées ont été recensées. On compte parmi elles Thelopsis rubella et Caloplaca lucifuga, deux espèces de lichens menacées. 10 espèces de chauves-souris ont été attestées par les recensements 2021, dont le murin de Bechstein qui est une espèce cible forestière. Les vieux chênes ont aussi une grande valeur ornithologique : le pic mar et quatre autres espèces de pics nichent dans le Bärletwald.

La première mesure de conservation définit le vieux peuplement de chênes comme îlot de vieux bois. Les coléoptères du bois mort ont besoin d’une offre en fleurs diversifiée, raison pour laquelle l’automne 2023 verra la revalorisation d’une lisière par la plantation d’arbustes riches en fleurs et par la création d’un ourlet herbeux. Ces prochaines années, on désignera des arbres habitats et on créera d’autres îlots de vieux bois là où c’est possible afin que les espèces cibles puissent étendre leurs quartiers à toute la forêt de Längholz.

Le projet est désormais connu bien au-delà de la région de Berne, et l’association Pro- Quercus a récompensé Michael Lanz en 2022 pour son engagement pour la conservation et la promotion du chêne.

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© Marcel Burkhardt

La cigogne blanche se nourrit volontiers dans les prairies humides. Elle profiterait de milieux agricoles plus extensifs, tout comme de nombreuses autres espèces.

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Succès pour la cigogne blanche

août 2023

Il y a 70 ans, la cigogne blanche s’éteignait en Suisse. Aujourd’hui, ses longues pattes arpentent à nouveau prés et champs en maints endroits. Les raisons de ce réjouissant succès sont multiples. L’engagement de nombreux bénévoles y est pour beaucoup.

Vers 1900, 140 couples nicheurs de cigognes blanches étaient établis en Suisse. En 1950, plus un seul ! Plusieurs facteurs ont contribué à cet effondrement dramatique : dès le XIXe siècle et jusque dans les années 1970, une grande partie des zones humides a été asséchée, faisant disparaître les habitats où la cigogne avait l’habitude de se nourrir, comme les marécages et les prairies humides. Par ailleurs, de nombreuses lignes électriques ont été posées en Suisse, en particulier pendant les deux guerres mondiales. Il est probable que nombre de cigognes ont péri électrocutées. Enfin, la météo a aussi pu jouer un rôle : de longues sécheresses au Sahel ont pu provoquer une mortalité accrue des adultes dans leurs quartiers d’hiver, et des périodes de mauvais temps printanier en Suisse réduire le succès de reproduction.

Max Bloesch, passionné de cigognes, n’a pas voulu assister passivement à la disparition de la cigogne blanche. Il a pris le pari audacieux de la réintroduire à Altreu SO. Après quelques échecs, des cigogneaux ont survécu en captivité, et ils ont ensuite été relâchés. Ils sont restés en Suisse et ont niché plus tard avec succès. D’autres stations ont été créées dans 24 sites entre le Léman et la vallée du Rhin saint-galloise. Ces réintroductions ont été accompagnées par la «Gesellschaft zur Förderung des Storchenansiedlungsversuches », fondée en 1976 et devenue entretemps «Cigogne Suisse». La population de cigognes est passée de 20 à 140 couples nicheurs entre 1970 et 1992. En 1995, la décision a été prise au niveau international d’arrêter la réintroduction et de viser le maintien autonome d’une population sauvage. Les effectifs ont depuis connu une nouvelle augmentation fulgurante : le plan d’action pour la cigogne blanche en Suisse, paru en 2010, fixait l’objectif de 300 couples nicheurs en 2024. On en comptait déjà 887 en 2022 ! Globalement, le rétablissement rapide de la cigogne blanche est dû à une combinaison d’efforts de protection et de modifications des conditions écologiques.

Comportement migratoire, menaces et conservation

Dès le début du projet de réintroduction en Suisse, les cigognes ont été baguées et la reproduction suivie au nid chaque fois que possible, pour le contrôle des résultats. La population suisse de cigognes blanches est ainsi l’une des mieux documentées d’Europe. Les cigognes sont également équipées d’émetteurs depuis 1999 pour mieux comprendre les dangers auxquels les animaux sont exposés sur leurs trajets migratoires. Le baguage, la pose d’émetteurs et le suivi ont permis d’acquérir de nombreuses connaissances sur l’évolution des populations, les menaces, le comportement migratoire, ainsi que les zones d’hivernage et d’escale de la cigogne blanche en Europe.

Les causes de mortalité des cigognes adultes sont entre autres les collisions avec les lignes électriques et les tirs sur les routes migratoires et dans les quartiers d’hiver. Le comportement migratoire a cependant beaucoup changé au cours de ces dernières décennies. La plupart des oiseaux, et surtout les plus âgés, passent désormais l’hiver dans les décharges à ciel ouvert d’Espagne et du Portugal. De plus, les hivers étant devenus plus doux en Suisse suite au changement climatique, les cigognes hivernent souvent chez nous ; cela a concerné environ 650 oiseaux pour l’hiver 2022-2023. Elles s’épargnent ainsi le voyage en Afrique, éprouvant et risqué, ce qui augmente aussi leur chance de survie.

Les analyses montrent donc que l’augmentation actuelle des effectifs est principalement dû à une baisse de la mortalité des adultes. Le succès de reproduction dispose d’une marge de progression. Les calculs donnent une moyenne de deux jeunes par couple pour le maintien naturel de la population, moyenne qui, la plupart du temps, n’est pas atteinte. Pour assurer une population viable, les cigognes blanches ont besoin de suffisamment de sites de nidification, de zones pour se nourrir situées à proximité des nids, et d’une réduction des menaces. Il y a encore, à l’heure actuelle, des cigognes qui meurent d’électrocution sur les lignes à moyenne tension. La conservation de la cigogne blanche n’est pas possible sans effort, porté chez nous surtout par un réseau de bénévoles coordonné par Cigogne Suisse. Ces volontaires surveillent les nids, baguent les oisillons, lisent les bagues, offrent leur aide pour entretenir les nids et sensibiliser la population. Le plan d’action n’a malheureusement pas conduit au résultat escompté concernant la création d’habitats nourriciers. Certes, la cigogne blanche est une espèce parapluie pour une exploitation extensive des zones agricoles, mais les conditions- cadre de la politique agricole restent difficiles pour la création d’herbages extensifs et de prairies humides.

Nouveaux défis

Bien que la population ouest-européenne de la cigogne blanche se porte actuellement bien, on ne doit pas oublier les défis futurs, tels que la pollution de l’environnement et l’urbanisation. Plusieurs études montrent que les nids contiennent plus de déchets lorsqu’ils sont proches de régions urbaines ou que les environs présentent plus de détritus. Ces corps étrangers représentent un risque pour les oisillons – imaginons par exemple une ficelle qui s’enroule et se resserre sur une patte. Les cigognes rapportent aussi des matériaux inorganiques au nid, en nourrissent leurs jeunes ou les consomment elles-mêmes. On a trouvé de nombreux corps étrangers – dont beaucoup de plastiques – dans les estomacs de cigognes, jeunes et adultes, mortes. Nous pouvons lutter contre ce fléau en mettant à disposition des matériaux adéquats à proximité des nids, en revalorisant les habitats et en évitant l’abandon des déchets n’importe où.

Face à la forte croissance de la population de cigognes blanches, l’être humain est aussi amené à revoir sa pratique avec cette espèce. D’une part, et du point de vue des protecteurs et protectrices des cigognes, le suivi exact de l’effectif nicheur et le baguage demandent plus de travail. Les oiseaux ne nichent plus seulement dans les sites connus mais en colonisent aussi de nouveaux. Nous disposons encore d’une bonne vue d’ensemble, mais ce travail ne pourra plus être mené longtemps sans de nouvelles forces bénévoles. D’autre part, la présence de la cigogne blanche est parfois déjà considérée comme allant de soi. Il arrive même qu’on entende parler de « cigogne problématique ». C’est que, si jadis un nid de cigogne sur son toit portait chance, on n’a plus l’habitude aujourd’hui d’héberger de si grands oiseaux dans son voisinage voire sur son propre toit. Certaines personnes sont dépassées quand les cigognes font tomber des branches sur leur propriété en construisant leur nid, ou quand leurs déjections provoquent des salissures. Les amis et amies des cigognes cherchent à sensibiliser la population aux besoins de la cigogne blanche. C’est ainsi, ensemble et dans un esprit pragmatique, qu’on trouve toujours des solutions acceptables pour les cigognes et pour les humains. Différents moyens sont déjà utilisés pour la sensibilisation, notamment des caméras filmant la nidification, du matériel d’enseignement pour les élèves et des expositions spéciales.

Malgré la réjouissante croissance de sa population, nous devrions prendre soin de la cigogne blanche car elle est toujours considérée comme potentiellement menacée et les changements rapides survenus au cours du dernier siècle montrent à quelle vitesse la situation peut à nouveau basculer.

La Station ornithologique suisse coordonne le suivi de la cigogne blanche avec Cigogne Suisse. De nombreux groupes locaux et régionaux s’engagent pour l’espèce. Désirez-vous offrir votre aide pour le baguage, le suivi ou la promotion de la cigogne blanche ? Écrivez à storch-schweiz@bluewin.ch.

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Comprendre et réduire la pollution lumineuse

août 2023

Dans la nature, jour et nuit alternent selon un rythme qui façonne nombre de processus vitaux. La lumière artificielle les altère. La Station ornithologique étudie les conséquences de la pollution lumineuse, notamment sur la migration.

Depuis l’apparition de la vie, la lumière provient quasi exclusivement des astres – soleil, lune et étoiles. Sur des millions d’années, les êtres vivants ont pu s’ajuster à l’alternance du jour et de la nuit. Les oiseaux, par exemple, règlent leurs horloges annuelle et diurne sur la lumière, et utilisent les étoiles pour s’orienter durant leur migration. Leur nourriture et leurs prédateurs se sont eux aussi calés sur le rythme jour-nuit, de sorte que les rythmes des membres d’une même biocénose sont interdépendants.

Qu’est-ce que la pollution lumineuse et quel est le problème ?

La récente et fulgurante progression de l’éclairage nocturne artificiel désorganise ce rythme bien rôdé. La pollution lumineuse désigne la lumière artificielle qui perturbe les activités et processus vitaux. Les effets de la lumière artificielle sont variés : de nombreuses espèces d’oiseaux s’activent la nuit dans les lieux éclairés, les chaînes trophiques et les processus physiologiques se transforment, et les rythmes jour-nuit sont décalés. Les oiseaux attirés ou aveuglés par la lumière courent un grand risque de collision. La pollution lumineuse contribue aussi considérablement au déclin des insectes, ce qui se répercute à son tour sur nombre d’espèces d’oiseaux.

Recherche et information à la Station ornithologique

Sur le fond, et au contraire de nombreuses autres pollutions, la solution aux problèmes dus à l’éclairage artificiel est facile : il suffit de couper le courant. Mais le choix des lumières à laisser allumées nécessite de pondérer divers intérêts. Entrent dans la balance : les bienfaits de l’obscurité pour les êtres humains et pour la nature, nos préoccupations de sécurité, et la volonté d’une utilisation privée ou commerciale de l’éclairage nocturne.

Par le biais de la recherche et de la promotion, la Station ornithologique s’engage pour une diminution des impacts de la pollution lumineuse. Elle tente de comprendre les risques les plus importants en analysant les victimes de collision. Les études sur les espèces actives de nuit, comme les rapaces nocturnes, et sur les activités nocturnes, en particulier la migration, visent à comprendre les réactions comportementales et physiologiques des oiseaux face à la disparition de la nuit. Se fondant sur les résultats de la recherche, la Station contribue à sensibiliser la population et à réduire la pollution lumineuse en diffusant de l’information, en donnant des entretiens de conseil et en formulant des recommandations.

La migration au coeur de la recherche

La plupart des espèces d’oiseaux migrateurs se déplacent de nuit et à travers des paysages hétérogènes au cours de leur périple, et sont donc particulièrement concernées par la pollution lumineuse. Comme les insectes, les oiseaux sont attirés par la lumière, et peuvent s’égarer lorsqu’elle est vive ou se mettre à tournoyer autour de la source lumineuse. Il s’ensuit souvent des collisions contre les vitres ou les bâtiments, mortelles pour de nombreux oiseaux, comme l’ont montré des bénévoles allemands aidés par la Station pour la Post Tower de Bonn.

Nombre de dangers liés à la pollution lumineuse ne sont pas encore compris, à cause notamment de la difficulté à observer les oiseaux durant leur migration nocturne. On ignore par exemple jusqu’à quelle distance la pollution lumineuse influence les flux migratoires. Cela concerne-t-il surtout les zones urbaines ou les oiseaux sontils attirés par la lumière à plus grande distance ? On ignore aussi la durée supplémentaire de leur migration lorsque la lumière les fait tourner en rond ou leur fait faire des détours. Les heures les plus à risque et les conditions exactes selon lesquelles la densité de migrateurs en vol est maximale sont aussi débattues. Enfin, il importe de connaître les particularités de l’éclairage qui le rendent plus ou moins nuisible.

De nouvelles études sur la pollution lumineuse

L’unité Migrations de la Station ornithologique a démarré de nouveaux projets de recherche pour éclaircir ces questions, profitant de l’expertise de la Station dans l’emploi des techniques radar. Le radar permet de rendre visible la migration nocturne jusqu’à plus de 1000 mètres au-dessus du sol. Pendant les périodes migratoires, les appareils radar BirdScan que la Station a co-développés mesurent 24 heures sur 24 les échos que l’on peut, avec une grande probabilité, attribuer aux oiseaux. Ces échos permettent de calculer le nombre, l’altitude et la direction des oiseaux, et d’estimer leur vitesse de vol. Nous sommes ainsi en mesure d’étudier les mouvements de milliers d’oiseaux durant la migration.

Depuis peu, nous utilisons les appareils BirdScan pour mesurer l’influence de la pollution lumineuse sur les mouvements migratoires. Nous souhaitons ainsi comparer des zones avec et sans éclairage nocturne pour saisir la relation entre la migration et la pollution lumineuse locale. La côte adriatique croate est une région qui s’y prête particulièrement bien. Après leur traversée de l’Adriatique, plongée dans la nuit, les oiseaux en migration printanière approchent une côte croate très diversement éclairée. De nombreuses régions sont encore exemptes de pollution lumineuse, tandis que ce sont surtout les zones urbaines qui sont vivement éclairées. Ce clair-obscur marqué fait de cette région côtière une candidate idéale à l’étude des réactions des oiseaux migrateurs à la pollution lumineuse.

À l’aide des partenaires croates du projet, nous y avons installé des BirdScans pour la première fois au printemps 2023. Les appareils ont enregistré la migration printanière en Istrie et en Dalmatie, chaque fois dans un site avec et dans un site sans éclairage artificiel. L’enregistrement automatique est aujourd’hui terminé mais le gros du travail reste à faire : analyser les données pour déterminer dans quelle mesure la migration diffère selon la luminosité des sites. Nous nous attendons à trouver une orientation moins constante des oiseaux et un vol plus lent dans les zones avec pollution lumineuse, et peut-être une altitude de vol variable. Si la lumière attire les oiseaux qui s’approchent de la côte, on devrait en dénombrer davantage au-dessus des villes. Nos enregistrements radar sont assortis de prises de sons qui pourraient permettre l’identification de quelques espèces. Ainsi, nous pourrons de plus déterminer si les oiseaux vocalisent davantage au-dessus des villes. Enfin, nous collectons aussi des données de radars météo pour pouvoir étudier les schémas de vol à plus grande échelle. Les analyses font partie d’un travail de doctorat mené en collaboration avec l’Institut de géographie de l’Université de Zurich.

Lorsque cette première phase du projet sera achevée, nous espérons pouvoir faire des essais ciblés avec les particularités de l’éclairage afin de trouver comment on pourrait en atténuer les impacts sur les oiseaux migrateurs. À long terme, on pourrait appliquer en Suisse les méthodes que nous aurons établies, et par exemple comparer les flux migratoires sur les villes avec ceux traversant les régions plus sombres.

Lutter sans attendre

En parallèle de la recherche scientifique que nous menons pour déterminer les éclairages qui nuisent particulièrement aux oiseaux migrateurs, on doit d’ores et déjà lutter autant que possible contre la pollution lumineuse. La meilleure de toutes les solutions consiste en une réduction à large échelle. On trouve les recommandations pour réduire la pollution par l’éclairage artificiel en particulier au chapitre 5 de la nouvelle brochure « Les oiseaux, le verre et la lumière dans la construction », parue sous l’égide de la Station ornithologique.

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Explorer la Suisse

août 2023

Environ 2,6 millions d’observations sont transmises chaque année à la Station ornithologique via ornitho.ch. Cette masse de données – impressionnante pour un pays aussi petit et montagneux que la Suisse – nous donne un bon aperçu des évolutions actuelles de l’avifaune.

L’activité ornithologique n’est cependant pas d’intensité égale dans tout le pays, mais se concentre sur les zones humides riches en espèces, comme le Fanel BE/NE/FR/VD ou le lac de retenue de Klingnau AG. Un quart des quelque 41 000 kilomètres carrés de la Suisse ont ainsi été visités tout au plus deux fois en 5 ans. Les observations de régions peu parcourues ont cependant une grande importance pour le travail de la Station ornithologique : d’une part, une base de données couvrant une plus grande surface rend nos analyses plus solides et ouvre même des nouvelles possibilités d’étude. D’autre part, les données actuelles sont régulièrement demandées par les bureaux d’écologie et les services cantonaux pour évaluer des projets de construction établis ou en phase de planification. C’est pourquoi les personnes intéressées trouvent sous la rubrique « Terra incognita » du portail ornitho.ch (menu « Guides et conseils »), une carte des carrés kilométriques peu visités. La carte est désormais mise à jour trois fois par an, en mars, juin et septembre. Aidez-nous à explorer les terres inconnues et transmettez vos observations en provenance de ces carrés. Les données les plus précieuses sont celles qui sont communiquées via une liste d’observation complète.

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Les frontières agricoles

août 2023

Une comparaison de part et d’autre des frontières montre la grande influence des conditions- cadre politiques sur l’état de l’avifaune.

Les régions transfrontalières sont idéales pour étudier les effets des conditions-cadre sur la biodiversité. Le climat, l’exposition et les qualités du sol y étant pratiquement identiques, ces facteurs n’entrent pas en compte pour expliquer les différences dans le cortège d’espèces ou dans la densité des territoires. Elles ont bien plus à voir avec les différences de conditions-cadre politiques, donc avec l’utilisation du territoire.

Une équipe de recherche de l’ETH Zurich et de la Station ornithologique a ainsi étudié, sur 202 carrés kilométriques le long de la frontière nord du pays recensés pour l’Atlas des oiseaux nicheurs 2013-2016, les différences entre la Suisse (105 carrés), l’Allemagne (37) et la France (60) pour 29 espèces répandues. Elles sont frappantes : l’analyse a révélé 2,5 espèces et 44 territoires de moins en Suisse que dans les pays limitrophes par carré kilométrique, ce qui représente 12 % d’espèces et 14 % de territoires en moins.

Les auteurs ont trouvé des résultats similaires dans la zone urbaine et en forêt, mais ils étaient particulièrement marqués dans la zone agricole. Ces différences s’amenuisent pourtant depuis les années 1990. D’une part, la situation s’est péjorée dans les pays voisins et d’autre part, l’orientation un peu plus écologique de l’agriculture suisse ces 20 dernières années porte ses fruits.

Et pourtant, environ la moitié des oiseaux des milieux cultivés de Suisse figurent toujours sur la liste rouge. Ce constat devrait nous inciter lui aussi à continuer à orienter l’agriculture vers un plus grand respect de la nature, notamment avec des jachères florales et tournantes, des petits biotopes et la réduction des très grandes quantités d’engrais et de pesticides employées.

Engist, D., R. Finger, P. Knaus, J. Guélat & D. Wuepper (2023): Agricultural systems and biodiversity: Evidence from European borders and bird populations. Ecol. Econ. 209: 107854. https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2023.107854

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Ce que préfère le traquet motteux

août 2023

Avec le changement climatique, les régions d’altitude en particulier vont fortement changer. Pour en comprendre les implications pour un oiseau montagnard, il faut savoir dans quel habitat il préfère se nourrir.

La nourriture n’est disponible que pendant une courte période pour les oiseaux montagnards insectivores. L’élevage des jeunes et la mue doivent donc être parfaitement synchronisés avec cette phase. Mais le changement climatique modifie notamment le moment de la fonte des neiges et l’étendue de la forêt, ce qui influence à son tour la disponibilité des insectes.

Le traquet motteux fait partie des espèces concernées. Pour pouvoir évaluer les effets de ces changements temporels et spatiaux sur l’évolution de la population du traquet motteux, on doit d’abord connaître ses préférences en matière d’habitat. Une équipe de la Station ornithologique s’est donc attelée à la tâche d’observer, entre mai et septembre 2021, 121 individus bagués dans les montagnes de Piora TI. Ses membres ont noté les endroits exacts où avait lieu la recherche de nourriture et ont comparé leurs caractéristiques avec celles d’endroits distants de 20 à 80 mètres dans une direction aléatoire.

Tant les jeunes que les adultes ont montré, durant toute la durée de l’étude, une préférence pour une mosaïque de pierres et de zones ouvertes présentant une végétation rase et à croissance lente. De plus, les traquets motteux recherchaient la proximité des terriers de marmottes pour se nourrir, parce que celles-ci gardent la végétation courte et créent des zones ouvertes. Les traquets motteux tiraient également profit de la pâture extensive.

L’étude montre l’importance de la conservation et de la promotion, durant toute la saison estivale, de zones richement structurées pour le traquet motteux. Cela concerne tout particulièrement les Alpes, qui, sous l’effet du changement climatique, jouent un rôle croissant pour la conservation de l’espèce en Europe centrale, étant donné que les effectifs reculent déjà dans les régions plus basses.

Müller, T. M., C. M. Meier, F. Knaus, P. Korner, B. Helm, V. Amrhein & Y. Rime (2023): Finding food in a changing world: Small-scale foraging habitat preferences of an insectivorous passerine in the Alps. Ecol. Evol. 13: e10084. https://doi.org/10.1002/ece3.10084

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© Hubert Schürmann

Les jachères tournantes sont des surfaces ensemencées par des plantes adventices et intégrées dans la rotation des cultures. Elles offrent en continu de la nourriture aux insectes du printemps à l’automne. Les alouettes des champs y trouvent espace et pitance pour élever leurs jeunes.

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Une chance pour la biodiversité dans les champs

août 2023

Les surfaces de promotion de la biodiversité de qualité sont des habitats essentiels pour de nombreuses espèces animales et végétales. Il en faudrait sensiblement plus dans les terres arables pour que les espèces menacées puissent survivre en Suisse sur le long terme.

Depuis des siècles, les terres cultivées sont l’habitat de la caille des blés, de l’alouette des champs, du bruant proyer et d’autres oiseaux, en plus d’être utilisées par des animaux comme le lièvre brun. De nombreuses espèces se sont adaptées à cet habitat façonné par l’homme et ne peuvent survivre chez nous que dans ces milieux.

Or, depuis quelques décennies, l’intensification agricole a péjoré les conditions de vie de ces animaux un peu partout. Conséquence : nombre d’espèces spécialisées des milieux cultivés sont devenues rares ou ont se sont éteintes. Les populations d’oiseaux nicheurs des terres cultivées ont massivement diminué au cours des 20 dernières années, en particulier dans le centre et l’est du Plateau. La perdrix grise a même disparu de Suisse. Parallèlement, les insectes ont aussi fortement décliné, tant en biomasse qu’en diversité, et de nombreuses plantes des cultures figurent désormais sur la liste rouge des espèces menacées.

Les surfaces de promotion de la biodiversité (SPB) sont devenues des refuges de première importance pour la flore et la faune. Ces éléments ne sont encore malheureusement que peu mis en place sur les terres assolées. Mais cela va changer : la Confédération prescrit dès 2024 un minimum de 3,5 % de SPB dans les terres arables.

C’est une chance pour la biodiversité, mais également pour l’agriculture – surtout lorsque sont installées des SPB de grande valeur, telles les jachères florales et les ourlets sur terres assolées. Elles présentent une diversité élevée de plantes sauvages, attirant de ce fait les insectes pollinisateurs des cultures. Les SPB offrent également un habitat de reproduction à la petite faune prédatrice comme les araignées, les carabes et les punaises prédatrices, qui détruisent les insectes indésirables dans les surfaces de production – pucerons notamment. Le tissu écologique originel est ainsi favorisé, les cultures gagnent en résistance et donnent un meilleur rendement. On réalise en outre des économies sur les produits phytosanitaires.

La diversité des insectes, des fleurs et des graines améliore de plus l’offre alimentaire pour nombre d’espèces d’oiseaux. Les surfaces en jachères et les ourlets offrent des sites de nidification tranquilles pour les oiseaux qui nichent au sol (alouette des champs) ou dans la strate herbacée (tarier pâtre, bruant proyer). Les petits groupes d’arbustes permettent la nidification notamment de la fauvette grisette, de la pie-grièche écorcheur et du bruant jaune. Comme ces SPB de grande valeur persistent toute l’année, elles offrent aussi des refuges hivernaux à la faune sauvage, en plus d’un garde-manger fiable pour élever sa progéniture. L’alouette des champs, le lièvre brun et autres retrouvent ainsi de meilleures chances de survie.

La période est idéale pour planifier ces surfaces de grande qualité. Pour aider agriculteurs, agricultrices, conseillers et conseillères, la Station ornithologique a rédigé une fiche informative. Fruits de sa collaboration avec ses partenaires, des vidéos et des brochures sont également disponibles sur la plateforme agrinatur.ch.

Ne laissons pas filer notre chance ! Oiseaux et autres animaux sauvages ne sont de loin pas les seuls à profiter des SPB dans les terres arables : nous en bénéficions aussi.

Informations complémentaires

Fiche Info « Fonctions écologiques des surfaces de promotion de la biodiversité sur terres assolées » : www.vogelwarte.ch/fonctions-spb-terres-arables

Promotion de la biodiversité sur l’exploitation agricole : www.agrinatur.ch/fr/spb/spb-sur-terres-assolees

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© Yvette Diallo

En faisant don de matériel optique, vous soutenez nos partenaires ouest-africains dans leur travail pour les atlas.

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Soutenir des projets d’atlas en Afrique

août 2023

La Station ornithologique suisse s’engage activement pour la protection des oiseaux migrateurs. Dans le cadre de la coordination du plan d’action pour les oiseaux terrestres migrateurs d’Afrique-Eurasie (AEMLAP), nous soutenons de nouveaux projets d’atlas en Afrique de l’Ouest pour améliorer les connaissances sur les oiseaux nicheurs et migrateurs tout au long de l’année. La Station fournit une assistance technique et soutient nos partenaires ouest-africains sur place. De nombreux bénévoles participant aux projets d’atlas n’ont qu’un nombre restreint de jumelles et de longues-vues fonctionnelles et de qualité – dont ils ont pourtant besoin.

Si vous souhaitez apporter une contribution significative au projet actuel d’atlas au Sénégal, vous pouvez donner votre matériel optique usagé mais de bonne qualité. Les jumelles récoltées sont testées, nettoyées et préparées pour le projet par notre équipe d’experts.

Si vous souhaitez donner des jumelles ou une longue-vue, écrivez- nous à l’adresse aemlap@vogelwarte. ch ou appelez-nous au 041 462 97 00. Nous organisons volontiers la prise en charge. Vous pouvez aussi envoyer votre matériel directement à l’adresse suivante :

Station ornithologique suisse
Projet atlas ouest-africain
Seerose 1
6204 Sempach

Nous sommes ravis de tout type de soutien. Chaque don de jumelles contribue à la réussite du projet et à une meilleure connaissance de l’avifaune de l’Afrique de l’Ouest.

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© Marcel Burkhardt

Paysage cultivé revalorisé du marais de Wauwil

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Oui à la biodiversité !

avril 2023

En Suisse, 40 % des oiseaux nicheurs sont considérés comme menacés, à l’instar de nombreuses espèces animales et végétales. Aucune embellie n’est en vue. Il est donc urgent d’intégrer l’initiative biodiversité à la Constitution.

40 % des espèces d’oiseaux figurent sur la liste rouge des espèces menacées. Le déclin des insectes est un autre signe très inquiétant de la disparition silencieuse des espèces. Loin de protéger les espèces menacées, nous laissons continuellement disparaître des habitats, que ce soit par la surexploitation, le drainage, la construction ou le morcellement de paysages jusqu’alors préservés. Les dispositions légales en vigueur sont vidées de leur substance par des intérêts à court terme. Exemple : l’offensive des énergies éolienne et solaire, que rien n’arrête – pas même les joyaux de notre paysage. Le patrimoine naturel est irrémédiablement détruit.

Il y a belle lurette que la Suisse n’est plus un exemple en matière de protection de la nature. Elle compte la plus grande proportion d’espèces menacées des pays de l’OCDE. Les surfaces protégées n’y représentent que 5,9 % du territoire – reléguant la riche Helvétie au tout dernier rang européen. Notre pays manque d’engagement lorsqu’il s’agit de conserver la nature et le paysage, et par là les fondements même de notre existence. La volonté et les moyens mis à disposition font défaut. Nombre de services de protection de la nature manquent cruellement de personnel et de financement. Cela ne peut plus durer !

L’initiative biodiversité veut stopper la perte dramatique de diversité biologique et la destruction de la nature et du paysage. Elle demande un changement avant qu’il ne soit trop tard, en renforçant la protection de la biodiversité dans la Constitution. Elle conserve ce qui est déjà sous protection, et ménage ce qui se trouve à l’extérieur des zones protégées. Elle demande davantage de surfaces et de moyens financiers pour protéger la biodiversité.

Concrètement, l’initiative entend compléter la Constitution fédérale par un article 78a, exigeant que la Confédération et les cantons veillent, dans le cadre de leurs compétences, à mettre à disposition les surfaces, finances et instruments nécessaires à la conservation et au renforcement de la biodiversité. Nous profitons tous les jours des innombrables services fournis par la biodiversité et ses écosystèmes variés : de l’eau propre, de l’air pur et des sols intacts qui forment la base de notre alimentation. La biodiversité est le fondement de notre santé – et de notre économie. Accorder davantage de moyens pour la protéger est donc dans notre intérêt.

La Station ornithologique est politiquement neutre et n’a pas pour habitude de donner des recommandations de vote. Mais l’initiative biodiversité est portée par la population et poursuit les objectifs même pour lesquels la Station s’engage depuis près de 100 ans. Nous appelons donc à voter « oui ! » à cette initiative.

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Le vautour fauve et la Suisse

avril 2023

Les vautours fauves sont de plus en plus nombreux à passer l’été en Suisse. Certains de leurs comportements interpellent et attirent l’attention du public et du monde agricole.

Il est essentiel de s’en tenir à une interprétation factuelle et neutre de ces moeurs : il est déjà arrivé que le comportement mal interprété d’un rapace conduise à le considérer comme très dangereux – au point qu’une espèce a même a été éradiquée dans les Alpes. On sait pourtant aujourd’hui que le gypaète barbu est totalement inoffensif.

Un habitué de notre pays

L’apparition de vautours fauves en vadrouille en Suisse est attestée depuis le Moyen-Âge. Au cours du XIXe siècle, l’espèce a toutefois été exterminée dans de nombreuses régions d’Europe. L’utilisation d’appâts empoisonnés contre les grands carnivores, en particulier, a été fatale pour le rapace. Un projet de réintroduction a été lancé en 1981 en France, dans le Massif central. Aujourd’hui, plus de 3000 couples nichent à nouveau dans l’ensemble de l’Hexagone. Il s’ensuit que l’espèce est également observée plus fréquemment en Suisse, surtout depuis 2012. Aujourd’hui, on estime à plusieurs centaines les vautours fauves qui séjournent chaque été chez nous.

S’ils viennent se nourrir dans notre pays, ils ne s’y reproduisent pas. Essentiellement présents entre avril et octobre, les visiteurs sont principalement des oiseaux non nicheurs et non matures, qui parcourent de très longues distances. Une petite minorité sont des vautours adultes qui ne nichent pas ou qui ont perdu leur couvée précocement. Il est peu probable que l’espèce se mette à nicher en Suisse dans un futur proche, car dans les zones de nidification du sud de l’Europe, la ponte commence déjà entre décembre et mars. Il faudrait donc que des vautours adultes passent toute l’année en Suisse pour qu’on puisse s’attendre à les voir nicher chez nous

Recyclage de cadavres

Le vautour fauve est un charognard qui se nourrit principalement des cadavres de grands ongulés : bouquetin, chamois, cerf ou chevreuil, mais aussi d’animaux de rente comme les bovins ou les moutons. Il montre des caractéristiques qui en font un parfait « recycleur de cadavres ». Étant donné qu’ils ne peuvent jamais prévoir où et quand ils trouveront des charognes, les vautours fauves doivent pouvoir parcourir de longues distances à la recherche de leur nourriture. Grâce à leur immense envergure, ils font un usage très efficace des thermiques. Lorsqu’ils planent, ils utilisent très peu d’énergie et peuvent effectuer de longues étapes. Des distances de plusieurs centaines de kilomètres ont été attestées en un seul jour. Lorsqu’un vautour fauve a enfin trouvé un cadavre, il en mange le plus possible : il devra peut-être attendre longtemps son prochain repas. Comme il ne peut pas toujours se nourrir régulièrement, son métabolisme constitue des dépôts de graisse grâce auxquels il peut rester plusieurs jours voire plusieurs semaines sans manger. Des sucs gastriques acides et un microbiome intestinal extrêmement spécialisé lui permettent de consommer même de la viande en décomposition sans être infecté par des agents pathogènes.

Le vautour fauve et le loup

Le vautour fauve se nourrissant principalement de charognes, il peut paraître évident de voir un lien entre sa présence et celle du loup. Mais le rapace trouve de la nourriture en suffisance dans notre pays grâce à l’abondance de gibier et aux décès naturels, y compris du bétail – avec ou sans loup. D’une manière générale, rien n’indique que la présence du loup en Suisse influence à large échelle les lieux de séjour du vautour fauve. Il est clair que ce dernier profite des proies du loup et il peut arriver très vite sur les lieux après une attaque. La consommation immédiate d’un cadavre d’animal de rente par un vautour fauve peut compliquer la constatation d’une attaque de loup et entraîner des conflits – mais on ne peut pas en attribuer la responsabilité au charognard. Régler ces conflits est de la compétence des autorités cantonales et fédérales.

Ni totalement charognard, ni vraiment chasseur

Depuis fin août 2022 en tout cas, l’espèce fait parler d’elle : des vautours fauves ont commencé à manger un veau nouveau-né encore vivant à Lumnezia GR, lui infligeant des blessures si graves qu’il a dû être euthanasié. On sait depuis le début du XXe siècle au moins que le vautour fauve est capable de manger des animaux vivants. Les quelques cas suffisamment documentés montrent toutefois qu’il s’agissait d’animaux blessés, vieux, malades, faibles ou nouveau-nés. Si ces animaux ne se défendent pas ou ne sont pas secourus, il peut arriver que les vautours fauves commencent à les manger encore vivants. Des animaux qui sont défendus ou en bonne santé, capables de se déplacer, ne font pas partie du régime alimentaire du vautour fauve. D’autant plus qu’en tant que vrai charognard, il est doté de serres peu puissantes et peut difficilement tuer ou blesser des animaux.

Si plusieurs attaques présumées d’animaux de rente par des vautours fauves ont été rapportées ces dernières années en France et en Espagne, des enquêtes sérieuses ont montré que dans l’immense majorité des cas, il n’y avait aucun témoin. Près de 70 % des cas annoncés, selon les études, concernaient de manière avérée des animaux déjà morts à l’arrivée des vautours. Entre 2007 et 2014, 182 attaques supposées ont été rapportées et examinées par les vétérinaires dans la région française des Grandes Causses. Pour seulement 15 cas, il a été confirmé que les vautours fauves s’étaient nourris d’animaux encore vivants, tous incapables de se déplacer. Les vautours n’ont par conséquent jamais été désignés comme cause de décès principale dans les rapports vétérinaires. En comparaison, près de 40 000 animaux de rente sont morts de causes diverses chaque année dans la même région et pendant la même période.

Le cas de Lumnezia doit être considéré sous le même angle. Bien que depuis une décennie, plusieurs centaines de vautours fauves passent l’été en Suisse chaque année, il s’agit là du seul cas confirmé dont la Station ornithologique ait connaissance. Le service cantonal de la chasse et de la pêche ne sait malheureusement pas précisément quel était l’état de santé du veau. Cet incident correspond par ailleurs à ce qui est observé en Espagne et en France : bon nombre des attaques présumées ont été constatées soit sur des veaux, soit sur des vaches en train de mettre bas. Complications à la naissance, mort-nés ou expulsion du placenta attirent les vautours fauves et peuvent donner lieu à une interprétation fautive de leur comportement, voire à de véritables incidents.

Mauvaises interprétations et « fake news »

La peur du vautour fauve est basée en grande partie sur une interprétation erronée de son comportement, et est exacerbée par les comptes rendus tendancieux publiés dans les médias. À cela s’ajoutent des vidéos sur les réseaux sociaux, montrant des soi-disant attaques d’animaux de rente par les vautours. Bien sûr, certaines de ces images sont pénibles et peuvent horrifier, mais aucune ne montre vraiment le début ou la fin de l’interaction entre le rapace et la victime. Dans la plupart des cas, il est impossible de savoir exactement ce qui s’est passé et dans quel état se trouvait l’animal à l’arrivée des vautours. Ce type de vidéos ne constitue donc aucune preuve de la dangerosité des vautours fauves pour des animaux de rente en bonne santé.

Cependant, même si rien n’indique que le vautour fauve s’attaque à des bêtes bien portantes, chaque annonce doit être soigneusement examinée. L’attaque a-t-elle été observée, voire documentée, du début à la fin ? Dans quel état se trouvait l’animal concerné au moment de l’arrivée des vautours ? Y a-t-il des signes de maladies ou de blessures ? Ce n’est qu’en répondant à ces questions qu’il est possible de discuter posément et sans polémique du vautour fauve, de son comportement et des éventuelles mesures à prendre.

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© Ralph Martin
Chevalier guignette
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Les revitalisations à grande échelle – une histoire à succès

avril 2023

La revitalisation des cours d’eau redonne sa chance au chevalier guignette, espèce en danger. La promotion de ce limicole est complexe et exige de la patience, mais elle peut déboucher sur des réussites spectaculaires.

Jusqu’au début du XXe siècle, le chevalier guignette était encore largement répandu en Suisse, y compris sur le Plateau. Il dissimule ses nids dans les zones alluviales diversifiées d’au moins quatre hectares – son habitat de prédilection, dans la végétation clairsemée des îles et berges de gravier, limon et sable. La régulation des cours d’eau et la construction de centrales électriques au fil de l’eau ont cependant détruit nombre de sites de nidification, et l’état actuel de la grande majorité de nos cours d’eau ne répond plus aux exigences du guignette. La Suisse ne compte ainsi plus qu’environ 100 couples nicheurs, cantonnés dans les Préalpes et les Alpes. L’espèce est ainsi considérée comme « en danger » sur la liste rouge des oiseaux nicheurs. Le canton des Grisons, qui abrite 60 % des effectifs, possède donc une grande responsabilité et revêt une importance particulière pour le chevalier guignette en Suisse.

Les revitalisations de cours d’eau, telles que requises par la révision de la loi sur la protection des eaux entrée en vigueur en 2011, sont autant de chances de restaurer des habitats qui peuvent aussi profiter au guignette. L’espace nécessaire à l’espèce et sa sensibilité aux dérangements en période de nidification représentent cependant des défis de taille. La pression des activités de loisir sur les milieux aquatiques est très forte dans notre pays densément peuplé. Le succès de la promotion du chevalier guignette passe donc obligatoirement par des mesures de canalisation du public.

Revitalisation exemplaire du Beverin et de l’Inn

Les communes de La Punt et de Bever, en Haute-Engadine, mènent des projets de revitalisation des rivières Inn et Beverin qui sont exemplaires à bien des égards, et uniques en Suisse par leur envergure. Depuis 2012, plus de deux kilomètres de rivière ont été revitalisés. Les travaux préparatoires pour la revitalisation de deux autres kilomètres le long de l’Inn sont en cours. Le financement est assuré essentiellement par la Confédération, le canton des Grisons, Pro Natura Suisse, le Fonds Suisse pour le Paysage, le fonds naturmade star de l’EWZ et la Fondation Ernst Göhner. Depuis 2008, la Station ornithologique est impliquée dans ces projets et documente l’évolution de l’avifaune.

Un concept de canalisation du public est appliqué depuis 2021. Il combine information, sensibilisation, canalisation physique, prescriptions et interdictions. Des panneaux placés à des endroits stratégiques informent les visiteurs, les sensibilisant à différents thèmes. D’autres explications sont largement diffusées via un site internet, des brochures, des excursions, un « sac à dos du chercheur » développé pour les enfants, et d’autres activités. Les chemins piétons, cyclables et équestres ont été dans la mesure du possible dissociés, et ces différents réseaux balisés. Les barrières et obstacles naturels ont été mis à profit pour isoler les zones sensibles et mieux en empêcher l’accès. D’autres zones au bord de l’eau sont au contraire explicitement signalées comme accessibles et dédiées au jeu ou au pique-nique. Enfin, il est demandé aux visiteurs de ne pas accéder aux zones sensibles comme les îles de gravier durant la période de nidification du chevalier guignette (mi-avril à fin juillet). Sur certains chemins, les chiens doivent être tenus en laisse et il est interdit de circuler en véhicule ou à cheval. Les résultats de la surveillance des visiteurs montrent l’attrait qu’exerce la région sur le public et la nécessité de le canaliser : la zone accueille en moyenne plus de 100 personnes par jour, ce chiffre pouvant monter à plus de 200 lors des beaux jours de vacances ! Il est dès lors réjouissant que plus de 95 % des visiteurs utilisent les chemins et les accès à l’eau qui leur sont destinés, prouvant ainsi que les mesures sont globalement efficaces.

Un nouvel habitat pour le chevalier guignette et le petit gravelot

La revitalisation a créé de nouveaux milieux alluviaux typiques que le chevalier guignette – espèce cible de ces revalorisations – a colonisés très rapidement. Après la première étape des travaux en 2013, un à deux couples nichaient chaque année sur ce tronçon de 600 m de rivière. La deuxième étape, concernant 1,6 km de plus, s’est achevée à l’été 2020 et a eu pour conséquence une augmentation fulgurante du nombre de couples nicheurs, portant le total à dix. Fantastique réussite pour la nature et la conservation des espèces, dépassant largement les attentes ! Ce nombre élevé de couples de guignettes atteste la grande qualité du paysage alluvial de Bever. On peut s’attendre à un nouveau renforcement de l’effectif nicheur après la troisième étape du projet, jusqu’à La Punt. Ces résultats épatants renforcent encore la motivation de la Station ornithologique à continuer de soutenir ces projets de revitalisation.

Le chevalier guignette n’est pas le seul à en profiter : au moins deux couples de petit gravelot – également en danger – y nichent régulièrement. Ce limicole est lui aussi une espèce cible des revitalisations de cours d’eau sur une grande longueur. Il niche sur des surfaces graveleuses sans végétation et est à ce titre encore plus sensible au dérangement que le guignette. Les aulnaies et saulaies alentours recèlent un nombre remarquablement élevé de territoires de fauvette des jardins. La fauvette babillarde, le torcol fourmilier, le tarier des prés et la pie-grièche écorcheur nichent régulièrement dans la zone, tandis que la bergeronnette printanière et la sarcelle d’hiver comptent jusqu’ici une seule reproduction. D’autres espèces animales et végétales rares et caractéristiques – castor, loutre, vipère péliade, ombre commun, tamarin d’Allemagne – se sont établies sur le site.

La recette du succès

On a vu en Haute-Engadine que les revitalisations de rivières à grande échelle ont d’excellentes chances de succès au regard de la conservation du chevalier guignette et du petit gravelot si leur planification et leur mise en oeuvre tiennent compte des besoins de ces deux espèces cibles et intègrent un volet d’accueil du public bien conçu. Cela permet de discuter des conflits potentiels et de trouver des solutions qu’on peut ensuite communiquer clairement et faire accepter aux visiteurs.

Les communes concernées et leur population (agriculture, pêche, tourisme, autorités), le service cantonal de la chasse et de la pêche, celui de la nature et de l’environnement, les bureaux d’ingénieurs Eichenberger Revital, Hunziker, Zarn & Partner et ecowert, les organisations de protection de la nature et les spécialistes des espèces – tous partenaires essentiels du projet – peuvent se féliciter du travail accompli ensemble sur plus de 15 ans. Tâche potentiellement très gratifiante, la revitalisation de nos cours d’eau va nous occuper encore pour plusieurs générations. Les revitalisations à grande échelle en Haute-Engadine ont d’ores et déjà amené d’immenses bénéfices pour la biodiversité et créé une valeur ajoutée à multiples facettes pour les humains et la nature. Elles sont un brillant exemple ouvrant une voie royale à d’autres projets.

À vol d'oiseau

La nouvelle série de podcasts « Es zwitscheret dihei/À vol d’oiseau » vous propose de vous plonger dans l’univers d’une espèce d’oiseau. Grâce à leur expérience dans la recherche, la protection et la conservation de ces espèces, les experts et expertes de la Station ornithologique suisse se livrent pour vous faire découvrir une espèce qui les fascine et qu’ils et elles étudient sous un nouvel. www.vogelwarte.ch/podcast

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Les chiffres ne suffisent pas

avril 2023

« Quel est la plus grande menace pour les oiseaux ? » est une question qui revient régulièrement. On y répond souvent en invoquant le nombre d’oiseaux tués. Mais les chiffres ne sont pas suffisants.

Le plus grand danger qui guette les oiseaux est la destruction de leur habitat. Elle ne les tue pas directement, mais les empêche de s’installer et se reproduire. Les mesures de protection les plus urgentes doivent être prises pour les oiseaux des milieux agricoles et des zones humides, où respectivement la moitié et près des deux tiers des espèces sont menacées du fait de la disparition de leur habitat. Les autres menaces doivent être tout autant réduites, qu’il s’agisse des vitrages, des chats, des dérangements, du trafic, des lignes électriques, des éoliennes ou autres – indépendamment du nombre d’oiseaux tués.

Même lorsqu’il existe, le nombre absolu d’oiseaux morts d’une cause donnée n’est pas forcément significatif. En premier lieu, un danger peut être grave sans entraîner un grand nombre de morts, dans la mesure où des espèces menacées sont concernées. On ne peut donc pas juger de l’importance d’un danger pour une espèce sur la base du nombre de victimes. Deuxièmement, il n’existe pas pour toutes les causes de décès, et de loin, assez de chiffres pour permettre une estimation valable. Des informations indirectes, comme le déclin d’une population, suffisent toutefois pour pointer la nécessité de mesures contre un risque mortel. Troisièmement, tous les dangers significatifs n’entraînent pas la mort. Des dérangements causés par des activités de loisir dans des zones jusque-là tranquilles peuvent être fatals pour les oiseaux, par exemple. Ces perturbations ne causent pas directement leur mort, mais elles peuvent peser à long terme sur l’état de santé ou le succès de reproduction, et rendre inhabitables des milieux a priori adéquats.

L’exemple des éoliennes montre bien la complexité que peut présenter la discussion autour d’une seule source de danger. Ces installations sont souvent montées loin des agglomérations afin de ne pas incommoder les humains, mais elles contribuent à détruire des habitats car certains oiseaux évitent les structures verticales ou l’ombre des rotors. À cela s’ajoutent nouvelles routes, câbles et autres infrastructures nécessaires à l’aménagement d’un parc éolien, qui contribuent à morceler encore davantage les dernières zones refuges des espèces menacées. L’accès facilité à ces zones entraîne souvent des problèmes supplémentaires, avec l’utilisation plus intensive du terrain et l’arrivée d’activités de loisir qui multiplient les dérangements.

Lorsqu’on aborde ce problème, la discussion se limite en général aux victimes de collision. Hormis quelques rares études, il n’existe toutefois aucun suivi des effets des installations éoliennes de Suisse. La Station ornithologique a recensé entre février et novembre 2015, dans le parc éolien du Peuchapatte dans le Jura, le nombre d’oiseaux migrateurs victimes d’accidents contre des éoliennes. Parallèlement au relevé systématique des victimes, l’intensité migratoire était également mesurée par radar. Il a été constaté que 20,7 oiseaux en moyenne entrent en collision chaque année contre chaque éolienne de ce site. Ce chiffre est régulièrement utilisé dans des calculs simplistes qui ne sont pas recevables. Les grands oiseaux en particulier, comme les rapaces, dont le rythme de reproduction est lent, ne doivent pas être négligés. Leurs effectifs peuvent reculer même avec quelques victimes par année. De plus, le lien entre intensité migratoire et nombre de victimes de collision est complexe, et on ne peut pas extrapoler ces chiffres à d’autres milieux naturels. Ainsi, au printemps 2021, un collaborateur de la Station est tombé par hasard, dans un parc éolien situé sur un col des Alpes, sur une multitude d’insectes morts et 69 cadavres d’oiseaux, au pied d’une seule éolienne mal placée. Parmi les victimes, des espèces menacées et potentiellement menacées comme le pouillot fitis, la piegrièche écorcheur et la bergeronnette printanière. Il serait cependant tout aussi faux d’utiliser le chiffre de ce cas précis comme base de calculs sommaires, pour les raisons évoquées.

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© Schweizerische Vogelwarte

Les rizières, en eau de mai à août, offrent un habitat à de nombreuses espèces animales et végétales menacées. Ici la rizière près de La Sauge (VD), peu après le repiquage des plantons dans la deuxième moitié de mai.

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Culture écologique de riz humide en Suisse

décembre 2022

En Suisse, on pratique la riziculture inondée depuis 2017. Les premières expériences montrent que la culture écologique de riz humide peut combiner la production d’aliments et la promotion d’espèces menacées qui dépendent des zones humides.

En termes de volume de récolte, le riz se situe au quatrième rang mondial des plantes cultivées, et il revêt une grande importance, particulièrement en Asie. Le riz se décline en de nombreuses variétés différentes et peut faire l’objet d’une riziculture sèche ou humide. La Suisse importe 50 000 tonnes de riz par an, en majorité d’Italie. La production locale est insignifiante, mais le riz suisse a du potentiel comme produit de niche local et rentable.

On pratique la riziculture sèche au Tessin depuis 1997. En 2017, des premiers essais de culture en Suisse ont montré que le riz humide pouvait également arriver à maturité et donner une récolte au nord des Alpes. Des agriculteurs et agricultrices novateurs se sont pris au jeu de la riziculture humide, de sorte qu’aujourd’hui, une bonne douzaine d’entre eux pratiquent cette culture dans les cantons d’Argovie, Berne, Fribourg, Vaud et du Valais. Les recherches ont rapidement montré que la riziculture inondée combinait bien promotion de la biodiversité, en particulier des espèces des zones humides, et production alimentaire.

En Suisse, on produit le riz sans herbicides ni pesticides. Le riz humide peut être semé ou planté. La plupart des agriculteurs et agricultrices travaillent avec des plantons qui sont repiqués vers la mi-mai dans un champ au préalable travaillé et inondé. On régule le niveau d’eau dans la rizière, aplanie, pour qu’environ 5 cm d’eau baignent les plants jusqu’à fin août. On évacue alors l’eau pour pouvoir récolter au sec à la fin du mois de septembre.

Les recherches menées par Agroscope montrent que les rizières ont une grande valeur écologique et grouillent de vie. Il est attesté que nombre d’espèces animales et végétales s’y reproduisent – c’est le cas notamment du crapaud calamite, de la rainette verte et du sympétrum à corps déprimé. Le nombre de larves de moustiques et de libellules dans les rizières est similaire à celui des plans d’eau naturels. Des plantes très menacées comme le souchet brun noirâtre et l’héléocharis ovale sont apparues spontanément dans une rizière près de Brugg (AG) dès la première année de culture.

Les rizières sont attrayantes également pour les oiseaux, précisément en raison de leur abondante offre alimentaire. Une étude de la Station ornithologique dans sept rizières de Suisse a permis d’attester la présence de 94 espèces d’oiseaux sur une année. Tandis que les fringilles, les bruants, les pipits et les bergeronnettes utilisent la rizière à sec, les hérons, les limicoles et les canards sont séduits par l’inondation. Par temps de pluie, les rizières attirent les hirondelles, qui y chassent les insectes. Pour la plupart des espèces observées dans les champs de riz, il s’agissait d’individus en migration et de visiteurs en quête de nourriture. Mais les rizières plaisent au-delà des seuls migrateurs : en 2022, un couple de vanneaux huppés a niché dans une rizière de Mühlau (AG). Deux autres couples qui avaient niché dans les environs ont élevé leurs jeunes dans la rizière.

Ces observations sont prometteuses et soulignent le potentiel des champs de riz humide pour promouvoir les espèces menacées. Ces cultures ne remplacent pas les réserves naturelles, les surfaces de promotion de la biodiversité ou une agriculture plus extensive, mais, en raison de leur richesse en nourriture, elles représentent un élément très précieux d’un paysage cultivé exploité dans le respect de la nature. La création de nouvelles rizières à la place de surfaces intensives ou de serres est à saluer du point de vue écologique et bénéficie aussi aux oiseaux.

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© Philippe Moret via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Chaque année, ce sont plus de dix villes au bord de l’eau qui accueillent des grands feux d’artifice, certaines à proximité de réserves naturelles. Il existe pourtant des options plus compatibles avec les oiseaux, par exemple des spectacles lumineux silencieux.

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Feux d’artifice fatals

décembre 2022

Les feux d’artifice nous divertissent et sont censés nous ravir. Beaucoup ignorent cependant qu’ils ont un impact négatif sur les oiseaux, y compris à long terme.

Les pétards et les tirs d’alarme sont employés depuis longtemps comme épouvantails acoustiques ciblés contre les oiseaux, pour protéger les cultures fruitières et éviter les collisions entre oiseaux et avions par exemple. En général, les oiseaux réagissent vivement aux mesures de répulsion ciblées. Que les feux d’artifice provoquent le même effet n’a cependant été démontré dans sa pleine mesure qu’en 2011. Une équipe de recherche néerlandaise a pu prouver sur la base de mesures radar nocturnes que les oiseaux réagissent aux feux d’artifice par la panique : un grand nombre d’oiseaux se sont retrouvés soudainement dans les airs dès le début des feux d’artifice du Nouvel An.

Une étude sur le lac de Constance a analysé l’effet des feux d’artifice, notamment avec des appareils à vision nocturne. Huit minutes de feu d’artifice ont fait fuir d’une réserve naturelle 95 % des 4000 oiseaux d’eau présents, et ce pour plusieurs jours. Sur le lac de Zurich également, on a la preuve de réactions massives d’oiseaux d’eau aux feux d’artifice du Nouvel An. En hiver, ce stress peut conduire à la péjoration de leur santé et, dans les cas extrêmes, à une situation critique avec danger de mort. Il y a aussi un risque de dommages indirects et, dans la panique, des collisions contre des façades sont possibles.

Mais ce n’est pas tout. La répétition des feux augmente la sensibilité des oiseaux et les pousse à éviter les régions touchées – elle menace donc les objectifs de protection des réserves ornithologiques. En été, les feux d’artifice peuvent provoquer des pertes chez les juvéniles. Les poussins des oiseaux nidifuges sont particulièrement menacés s’ils sont séparés de leurs parents par la perturbation. Ils deviennent de plus des proies faciles pour leurs prédateurs. Par ailleurs, il est prouvé que même des dérangements minimes réduisent la durée de vie ou le taux de reproduction des oiseaux, ce qui peut provoquer à terme le déclin d’une population. Les dérangements peuvent contribuer au déclin de la biodiversité.

Pour les oiseaux, le problème principal n’est donc pas le contact direct avec les engins pyrotechniques, mais bien leurs effets indirects. La grande nuisibilité des feux d’artifice est due avant tout au volume sonore des explosions, mais aussi à la lumière et au fait qu’ils représentent des événements imprévisibles pour la faune – contrairement aux orages, par exemple. Toutes les espèces d’oiseaux semblent concernées par ces fortes réactions. Il est donc probable que les feux d’artifice sont un problème à grande échelle pour les oiseaux sauvages.

La protection des oiseaux imposerait de renoncer totalement aux feux d’artifice dans un rayon de plusieurs kilomètres autour des zones humides accueillant de grandes populations d’oiseaux. Les fêtes lacustres estivales et les feux d’artifice du 1er août sont particulièrement problématiques pour les oiseaux parce qu’ils ont lieu pendant la période de reproduction. Lorsqu’une interdiction n’est pas applicable, il existe l’option des engins pyrotechniques silencieux : les essais réalisés dans des régions abritant beaucoup d’oiseaux d’eau indiquent que ces engins silencieux sont moins perturbants. Quant aux spectacles de drones – proposés depuis peu comme solution possible – on ne sait pas encore s’ils sont moins problématiques pour les oiseaux.

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Protection internationale des migrateurs à Sempach

août 2022

Il est urgent de protéger nos oiseaux migrateurs. Les effectifs de ceux au long cours, en particulier, se contractent de manière inquiétante, tant en Suisse que dans une grande partie de l’Europe. La Station ornithologique s’engage désormais sur la scène internationale dans le cadre d’un mandat de l’ONU pour la protection des oiseaux migrateurs terrestres le long de leur route migratoire.

Observer un bruant ortolan en Suisse durant la migration relève désormais de l’aubaine. Dans toute l’Europe, ses effectifs se sont effondrés ces dernières décennies, au point qu’il a cessé de nicher dans plusieurs pays d’Europe centrale et du nord, Suisse comprise. Les responsables en sont, outre le braconnage comme en France, la transformation des habitats à large échelle. De même, le roucoulement autrefois commun de la tourterelle des bois ne se fait plus entendre qu’à certains endroits. Cette gracieuse migratrice au long cours qui hiverne dans la savane ouest-africaine a elle aussi subi les graves préjudices de la chasse en Méditerranée et de la perte de ses habitats. Ses effectifs ont baissé d’environ 80 % en seulement quelques décennies. Ces exemples illustrent parfaitement l’enjeu majeur que représente la protection des oiseaux qui nichent en Europe et hivernent au sud du Sahara, appelés migrateurs au long cours. Le plus grand système de migration aviaire au monde, qui concerne plus de 2 milliards d’oiseaux terrestres, vacille.

Une collaboration internationale essentielle

La protection des migrateurs au long cours est complexe : ils font fi des frontières politiques, fréquentent plusieurs régions biogéographiques, et sont exposés à une grande variété de dangers naturels et humains. Ils dépendent ainsi d’habitats optimaux dans leur zone de reproduction, de sites d’escale sûrs sur leur route migratoire, et de quartiers d’hiver offrant suffisamment à manger.

Par rapport aux rapaces migrateurs ou aux cigognes qui utilisent les thermiques et passent de l’Eurasie à l’Afrique en planant au-dessus d’étroites bandes de terre, la plupart des petits oiseaux migrateurs survolent les continents sur un large front et occupent un immense territoire dans leurs quartiers d’hiver. La protection des oiseaux migrateurs terrestres requiert de ce fait des conditions-cadre politiques de protection de la nature appropriées, qui ne peuvent exister que grâce à une étroite collaboration internationale. Signées par les États parties et de force contraignante, les conventions internationales jouent ici un rôle majeur.

AEMLAP, un plan pour les oiseaux terrestres migrateurs entre l’Afrique et l’Eurasie

La Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage (CMS, www.cms.int) a pour objectif de prendre des mesures pour la protection et la conservation des espèces animales sauvages migratrices à l’échelle mondiale. Un accent particulier est mis sur les systèmes de migration des oiseaux.

La protection des oiseaux terrestres migrant entre leurs zones de nidification eurasiatiques et leurs quartiers d’hiver africains, ou indiens pour certains, est réglée par l’AEMLAP (pour « African- Eurasian Migratory Landbirds Action Plan »), un plan d’action concernant environ 550 espèces. La Station ornithologique a repris la coordination de ce plan dans le cadre d’un mandat de l’Organisation des Nations Unies. Elle assume ainsi un rôle clé dans la protection internationale des oiseaux migrateurs, et donne des impulsions ciblées, par cette coordination et par des projets de recherche et de mise en oeuvre. Ces projets ont vocation à poser les bases des conditions-cadre politiques, et à indiquer les actions nécessaires pour la protection sur les routes migratoires.

Une approche par espèces est souvent indispensable, car les menaces et les enjeux peuvent fortement différer. Si la chasse et le braconnage sont préoccupants pour la tourterelle des bois et le bruant ortolan, l’utilisation des terres et la disparition des habitats au Sahel sont déterminantes pour la majorité des petits migrateurs comme les pouillots, les fauvettes et les gobemouches. Les routes migratoires et les quartiers d’hiver de nombreuses espèces restent encore méconnus, ce qui rend nécessaire un monitoring renforcé sur le continent africain.

La Station ornithologique en Afrique

L’engagement de la Station pour les migrateurs au long cours ne date pas d’hier. Les études avec géolocalisateurs ont déjà permis de percer les secrets de la migration de nombreuses petites espèces. Nous savons ainsi aujourd’hui que la plupart des torcols fourmiliers du Valais hivernent dans la péninsule Ibérique et non dans le Sahel. Les huppes fasciées qui nichent en Suisse occupent une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. D’autres groupes de recherche ont montré que le phragmite aquatique, qui niche en Europe de l’Est et qui est menacé au niveau mondial, hiverne exclusivement dans les zones humides des deltas du Niger et du Djoudj (Nigéria et Sénégal) et qu’il dépend donc d’une protection dans ces régions précises. De ces passionnants résultats, nous pouvons déduire ses exigences écologiques et l’utilisation des terres dans les régions fréquentées en migration et en hivernage, en plus de disposer de données spatiales et temporelles sur les lieux visités. La promotion de paysages multifonctionnels, que la population locale peut utiliser de manière durable, et dont elle profite à travers les services écosystémiques rendus par leur biodiversité intacte – pollinisation, fertilité des sols et filtration de l’eau notamment – est essentielle.

Un nouveau projet de la Station ornithologique, mené en collaboration avec deux organisations à but non lucratif « New Tree » et « Tiipalga », s’inscrit précisément dans cette optique. Ces deux associations sont actives au Burkina Faso, qui représente une importante zone de migration et d’hivernage de nos oiseaux migrateurs. Elles y réalisent plusieurs centaines de grandes clôtures délimitant chaque fois environ 3 ha de surfaces agricoles, les soustrayant ainsi à la pression croissante du bétail. Cela permet aux paysans locaux de pratiquer une foresterie et une agriculture diversifiées et durables.

Cette approche de l’utilisation du sol semble aussi prometteuse pour les oiseaux migrateurs, car beaucoup ont besoin, dans leurs quartiers d’hiver, de strates arborées et buissonnantes avec une structure diversifiée et une offre alimentaire riche. La Station mène des études sur le terrain pour déterminer la valeur ajoutée que représente la pose de clôtures pour l’avifaune locale et les migrateurs eurasiatiques au cours de l’année.

Les ressources alimentaires nécessaires à nos oiseaux migrateurs dans leurs quartiers d’hiver et en migration sont encore lacunaires. C’est le sujet d’un autre projet de la Station : en combinant des relevés de terrain et des analyses génétiques de fientes, l’importance de certains éléments dans l’alimentation, comme les insectes mais aussi des produits végétaux tels le nectar et les fruits des plantes indigènes et cultivées, pourra être déterminée. Ce projet aidera à mieux connaître les habitats qui fournissent leur nourriture à nos oiseaux migrateurs en Afrique, et nous permettra de proposer des mesures de protection et de conservation, au profit tant de la population locale que de la biodiversité.

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La recette du rougequeue pour bien vivre en ville

août 2022

Le rougequeue à front blanc se plaît dans les milieux urbanisés riches en grands arbres. Pour cibler la conservation de ce migrateur au long cours potentiellement menacé, un modèle qui identifie ses préférences a été développé.

Afin de limiter l’extension du tissu urbain, la Suisse densifie son domaine bâti, trop souvent aux dépens des espaces verts. Si cette tendance est soutenue politiquement et paraît inéluctable, la disparition des îlots de verdure des quartiers dotés d’une grande richesse biologique n’est pas une fatalité. Les espaces urbains peuplés de vieux arbres revêtent à ce titre une importance particulière. Il s’agit d’identifier de telles zones prioritaires pour la conservation, afin de les préserver de la densification. Cela s’accorde avec la stratégie biodiversité de la Confédération, qui prévoit de prendre le bien-être de la faune et de la flore en compte dans l’organisation des quartiers urbains.

Le flamboyant rougequeue à front blanc est un bon indicateur de telles zones prioritaires : dans les localités où on le trouve, sa présence atteste de la nécessité de mettre en place des mesures visant à sauvegarder les espaces naturels urbains. Tant son apparence que son chant attrayant et complexe – il est en effet riche en imitations – suscitent la sympathie de la population et des décideurs, facilitant ainsi la réalisation de plans de conservation.

Un modèle pour identifier les préférences du rougequeue

À La Chaux-de-Fonds, une population d’une cinquantaine de territoires est surveillée depuis vingt ans par le Groupe rougequeue à front blanc. Grâce à un réseau de collaborations, les ornithologues de ce groupe ont réalisé en 2013 un modèle de sélection d’habitat, qui a permis de mieux comprendre les exigences de l’espèce. Le modèle a de plus prédit les zones lui étant actuellement favorables. Une simulation a également identifié celles qui pourraient lui convenir en cas de densification de la couverture en arbres.

En 2021, la Station ornithologique a chargé Boris Droz, le développeur du modèle, afin de transposer la méthode sur d’autres localités. Des projets de conservation du rougequeue à front blanc sont en effet menés par nos partenaires du Parc Jura vaudois, du Parc Gruyère Pays-d’Enhaut et du Groupe rougequeue à front blanc de La Chaux-de-Fonds. Des données environnementales actuelles ont été rassemblées pour les surfaces à traiter, car leur format devait être identique dans toutes les régions. Ainsi, les prévisions basées sur les préférences d’habitat des rougequeues à front blanc à La Chaux-de-Fonds ont pu y être transposées.

Depuis la réalisation du modèle en 2013, des données de télédétection (remote sensing) sont disponibles. Ces dernières permettent de mesurer la surface de la Terre à l’aide de satellites ou d’avions, en utilisant des ondes sonores ou autres. Comme ces données sont toutes collectées de la même manière, les variables environnementales utilisées dans le modèle ont pu être uniformisées et améliorées. Ainsi, les contributions de la surface de canopée, des terrains nus et de la végétation rase dans le modèle ont été homogénéisées et améliorées. Les adaptations apportées n’ont guère eu d’influence sur le découpage des zones prioritaires, ce qui confirme la robustesse du modèle. L’importance et la valeur optimale des différentes variables environnementales ont en revanche été corrigées sur la base des nouvelles données. En évitant les biais de l’interprétation humaine que comportaient les couches utilisées en 2013, ces résultats peuvent désormais être exprimés par des valeurs standardisées et ainsi être comparables avec d’autres études. Les scripts du modèle ont été rendus publics et un tutoriel est à la disposition des techniciens intéressés à le transposer à d’autres localités.

Le modèle estime que la densité en arbres explique à elle seule 40 % de la distribution de l’espèce et devrait optimalement approcher les 35 % de la surface d’un territoire pour convenir à l’installation du rougequeue à front blanc. Cette densité en arbres se rapproche de valeurs que visent diverses grandes villes dans leur concept d’aménagement urbain. En effet, le développement d’un réseau boisé en milieu urbanisé ne profite pas uniquement à la biodiversité, puisque les arbres remplissent de nombreux rôles écosystémiques : régulation du microclimat urbain, captation du carbone et des particules fines, rétention et infiltration de l’eau de pluie, réduction du bruit, sans oublier la contribution paysagère et le havre de bien-être qu’un tel réseau fournit aux citoyens. Le rougequeue à front blanc participe donc à fixer des objectifs qui vont au-delà de la conservation de l’espèce. Identifier ses besoins nous aide à comprendre les nôtres.

Une démarche globale pour des répercussions régionales

Dans le cadre du plan d’aménagement local des communes de La Chaux-de-Fonds et du Locle, un réseau d’espaces verts devra être mis en place. Celui- ci pourra s’inspirer du modèle d’habitat du rougequeue à front blanc. La répartition des 19 territoires trouvés dans cette ville par le Groupe rougequeue à front blanc converge avec les zones de conservation identifiées grâce au modèle. Les similitudes entre les deux villes du Jura neuchâtelois expliquent pourquoi la transposition du modèle fonctionne si bien. Ainsi, Le Locle dispose d’une documentation équivalente à celle de La Chauxde- Fonds pour identifier les quartiers d’importance pour le rougequeue à front blanc et pour la biodiversité en milieux urbanisés riches en arbres. La Station ornithologique est représentée au comité de pilotage du Plan d’aménagement local de ces communes, afin d’intégrer au mieux les enseignements de l’analyse dans la réglementation.

Les Parcs Jura vaudois et Gruyère Pays-d’Enhaut accompagnent tous deux leurs communes membres dans la gestion des espaces verts des zones urbanisées. Ils ont la chance d’abriter une importante population de rougequeues à front blanc. Dans la Vallée de Joux, 42 territoires ont été estimés, ce qui représente sans doute la plus forte population du canton de Vaud. À Château-d’Oex, ce sont 11 territoires qui ont été dénombrés. Les résultats du modèle orientent les recommandations des parcs envers les représentants des communes. La Station ornithologique a édité une fiche d’information expliquant aux gestionnaires et aux autorités comment interpréter les résultats du modèle et elle accompagne les parcs dans leurs projets et dans les conseils apportés aux communes.

Les mesures en faveur du rougequeue à front blanc en zone urbanisée

Les arbres indigènes de grande taille constituent le coeur de l’habitat du rougequeue à front blanc. Leur conservation et leur promotion sont ainsi la première mesure à mettre en oeuvre. Toutefois, les arbres seuls ne suffisent pas. Un territoire de ce passereau contient une mosaïque d’éléments lui permettant d’élever sa progéniture. Le rougequeue à front blanc chasse ses proies sur sol dégagé. Ainsi, du gazon ras, de la terre nue ou des surfaces de gravier doivent côtoyer les sources de production d’invertébrés telles que prairie fleurie, tas de bois et autres petites structures. Il installe son nid dans des bâtiments, sous des tuiles soulevées par exemple. Il adopte volontiers des nichoirs, si possible conçus spécifiquement pour lui. Le rougequeue à front blanc ne niche pas dans toutes les localités en Suisse. De tels aménagements ne suffiront certainement pas à l’attirer loin de ses bastions. Toutefois, un entretien des espaces verts en accord avec les préférences du rougequeue à front blanc profitera dans tous les cas à la biodiversité.

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Des collerettes colorées pour protéger les oiseaux

août 2022

Chaque année, des centaines de milliers d’oiseaux sont attrapés par des chats. En équipant ces derniers de collerettes colorées, on peut limiter les dégâts.

On en compte jusqu’à 430 par km2 : les chats sont de loin les prédateurs les plus répandus des agglomérations du pays. À titre de comparaison, le renard roux, prédateur sauvage le plus commun, représente 10 individus par km2. Cette présence très dense des chats entraîne chaque année la capture d’innombrables oiseaux par nos félins, les estimations allant jusqu’à 300 000 victimes mensuelles au printemps.

Dans une nouvelle étude, des chercheurs du SWILD et de la Station ornithologique ont examiné s’il était possible de limiter la capture des oiseaux par les chats en équipant ces derniers de collerettes colorées et de clochettes, et si cette mesure était bien acceptée par les chats et par leurs propriétaires. L’étude, menée sur 31 félins provenant de 26 ménages, a consisté à équiper les chats alternativement de collerette avec clochette, sans clochette, ou de rien du tout. Pendant l’étude, les chats ont ramené un total de 40 oiseaux, aux deux tiers des moineaux domestiques et des mésanges charbonnières. Les chats porteurs de collerettes colorées ont capturé 37 % de proies en moins que le groupe de contrôle, indépendamment du port d’une clochette. Lorsque le chat portait une collerette avec clochette, son succès de chasse sur les mammifères diminuait de près de 60 %.

Dans tous les ménages sauf un, les chats se sont habitués à la collerette en une semaine à peine, mais certains se sont davantage grattés au niveau du cou. La collerette étant dotée d’une fermeture de sécurité se détachant rapidement en cas de traction, aucune blessure n’est survenue. L’étude conclut que collerettes et clochettes sont des instruments faciles d’utilisation, qui pourraient sauver la vie chaque année de centaines de milliers d’animaux sauvages.

Geiger, M., C. Kistler, P. Mattmann, L. Jenni, D. Hegglin & F. Bontadina (2022): Colorful Collar-Covers and Bells Reduce Wildlife Predation by Domestic Cats in a Continental European Setting. Front. Ecol. Evol. 10: 850442. https://doi.org/10.3389/fevo.2022.850442.

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© Schweizerische Vogelwarte

Très petits et pesant moins d’un gramme, les géolocalisateurs permettent d’étudier les routes et le comportement migratoire des petits oiseaux.

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Recherche sur la migration : nouveaux horizons

avril 2022

En 2008 s’ouvrait un nouveau chapitre de la recherche sur la migration des oiseaux : des géolocalisateurs étaient utilisés pour la première fois en Suisse. Cette technologie a permis d’acquérir des connaissances fascinantes sur le comportement migratoire des petits oiseaux.

Les déplacements de grands oiseaux comme les aigles ou les cigognes peuvent être enregistrés en continu grâce à des émetteurs GPS. La transmission des positions GPS exige cependant beaucoup d’énergie, et une batterie dotée d’une année entière d’autonomie serait trop grande et lourde pour les petits oiseaux. En collaboration avec la Haute école bernoise de Berthoud, la Station ornithologique est l’une des premières institutions au monde à avoir entrepris, il y a quinze ans, le développement de géolocalisateurs destinés à la recherche sur la migration des oiseaux. Au début, les appareils étaient conçus exclusivement pour enregistrer à intervalle régulier l’intensité lumineuse accompagnée d’un horodatage. Cela permet de déterminer la longueur du jour et l’heure du midi solaire, puis de calculer grâce à une formule mathématique la longitude et la latitude approximatives de la position de l’oiseau. Contrairement au GPS, ce type de géolocalisateur enregistre les données sans les envoyer, ne nécessitant ainsi qu’une petite batterie légère. Si l’on capture les oiseaux ainsi équipés dès leur retour sur leur site de nidification, cette technique permet d’enregistrer les routes migratoires de petits oiseaux jusqu’à la taille d’un tarier des prés.

De rapides progrès ont permis de révolutionner les possibilités d’utilisation des géolocalisateurs et nos connaissances sur la migration des oiseaux. Outre la lumière, des géolocalisateurs plus perfectionnés peuvent aujourd’hui mesurer aussi la pression atmosphérique, l’accélération et la température, nous donnant des informations sur d’autres aspects de la vie des oiseaux sur toute l’année. Le modèle le plus récent, le μ Tag, ne mesure que la lumière et le temps, mais les données peuvent être lues à distance via une antenne FM. Combiné à un panneau solaire, le μ Tag peut théoriquement livrer des données durant des années, sans qu’il soit nécessaire de capturer l’oiseau entre deux.

Nouvelles découvertes étonnantes sur la migration

Les géolocalisateurs sont ainsi devenus un instrument unique pour décrire le vol, la répartition, le comportement et les interactions avec l’environnement des petits oiseaux (poids <100 g) pendant la migration et en hiver. Grâce à cet outil, les moeurs de nombreuses espèces en dehors de leur zone de reproduction ont été révélés. Par exemple, avant l’emploi des géolocalisateurs, on ne disposait sur la huppe fasciée que d’une seule bague trouvée en Afrique subsaharienne, et on ignorait presque tout de ses routes migratoires. Nous connaissons maintenant les régions d’hivernage de différentes populations de huppe fasciée de toute l’Europe, et nous savons dans quelle mesure ces régions se chevauchent. Étonnamment, on a aussi constaté que cette espèce, contrairement à ce que l’on pensait, migre surtout la nuit : près de 90 % de tous les vols des individus étudiés ont eu lieu de nuit. De petits trajets se font toutefois aussi régulièrement en journée, ce qui a probablement incité à conclure que la huppe fasciée était un migrateur de jour. Des études réalisées sur le pipit rousseline ont donné les premières indications sur la répartition des périodes de vol et de repos pendant la migration : le ratio est d’environ 1 pour 7. Cela signifie que les migrateurs ont besoin pour chaque heure de vol d’environ 7 heures de repos et d’alimentation afin de reconstituer leurs réserves d’énergie et pouvoir reprendre la route.

Vols marathon – vols d’endurance – vols d’altitude

L’utilisation de géolocalisateurs a aussi révolutionné nos connaissances sur la manière dont les migrateurs au long cours franchissent les barrières naturelles. La Méditerranée et le Sahara, en particulier, n’offrent ni nourriture, ni possibilités d’escale. On pensait jusqu’à présent que la majorité des passereaux traversaient par étapes le Sahara, large d’environ 2000 km, en volant la nuit et se reposant le jour. Les données de lumière, de pression atmosphérique et d’accélération transmises par les oiseaux équipés de géolocalisateurs révèlent cependant que les oiseaux ont régulièrement prolongé leurs vols de nuit sur la journée, et quelques-uns ont même réussi à traverser le désert d’une seule traite. L’un d’eux, une rousserolle turdoïde venue de Kaliningrad, en Russie, a effectué ce véritable marathon en traversant le Sahara en 44 heures sans escale. Les capteurs de pression nous apprennent en outre que la rousserolle turdoïde atteint parfois pendant ses vols diurnes des altitudes incroyables, jusqu’à 6000 m – probablement pour profiter des conditions de vent favorables des couches supérieures de la troposphère et/ou pour éviter la chaleur.

Mais aucun groupe d’oiseaux ne surpasse les vols marathons spectaculaires des martinets. Les géolocalisateurs posés sur des martinets à ventre blanc d’une colonie argovienne de Baden en ont apporté la première preuve formelle : durant la totalité des six mois qu’a duré leur période de migration et d’hivernage, les oiseaux se sont maintenus dans les airs sans interruption ! Cela signifie que tous les processus physiologiques, y compris les phases de repos, la mue et le sommeil, doivent se produire en vol. Les capteurs de pression ont également révélé un comportement quotidien intéressant : tous les soirs et tous les matins, les oiseaux se sont élevés à plusieurs centaines de mètres d’altitude pendant environ une heure, pour revenir ensuite à leur altitude de départ. La raison de ces ascensions reste mystérieuse, mais il pourrait s’agir d’un aspect encore inexploré du comportement social.

Ces découvertes – et d’autres – sur le comportement des oiseaux sont un résultat inespéré de la recherche avec les géolocalisateurs. Ces derniers, équipés sur des guêpiers d’Europe, ont montré qu’un certain nombre d’individus non apparentés restaient ensemble toute l’année, en une sorte de groupe d’« amis », partageant non seulement leurs sites d’hivernage mais montrant également un comportement social coordonné pour la recherche de nourriture. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est que ces « amis » se sont parfois séparés en cours de migration, pour se retrouver plus tard sur leur lieu d’hivernage – à plus de 5000 km.

Collaboration internationale, la bonne formule

Nous n’avons présenté ici que quelques-uns des points forts des études réalisées avec des géolocalisateurs et auxquelles a participé la Station ornithologique ces dernières années. Au nombre d’une centaine à ce jour, elles ont souvent été menées en collaboration avec des partenaires internationaux. Objectif : documenter les routes migratoires, lieux d’escales et sites d’hivernage jusqu’ici inconnus, pour des espèces et populations d’oiseaux peu étudiées. La collaboration internationale est essentielle, notamment pour les études comparatives, puisqu’elle permet d’identifier les schémas à large échelle du comportement migratoire entre les zones de nidification européennes et les quartiers d’hiver d’Afrique et d’Inde. Cela permet de comprendre comment les oiseaux migrateurs interagissent avec leur environnement, et comment leur physiologie et leur état de santé influencent leurs performances, les décisions qu’ils prennent en cours de migration – et leur survie. Les oiseaux ne connaissant pas les frontières, les coopérations internationales sont indispensables dans ce domaine de la recherche. Le réseau constitué par les chercheurs et chercheuses contribue à identifier les zones d’escale et d’hivernage importantes pour la protection des migrateurs. Ces efforts communs de la recherche fondamentale ouvrent des possibilités pour améliorer la protection de nombreuses espèces migratrices sur leur route migratoire et dans leurs quartiers d’hiver.

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© Markus Jenny

Grâce à l’engagement de la Station ornithologique et de ses partenaires depuis des années, le Klettgau, dans le canton de Schaffhouse, se distingue aujourd’hui par un paysage agricole richement structuré présentant une grande part de surfaces de promotion de la biodiversité …

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Un paysage florissant

avril 2022

La Station ornithologique s’engage depuis les années 1990 pour la revalorisation écologique du Klettgau schaffhousois – et avec succès : il compte aujourd’hui parmi les régions agricoles les plus diversifiées et écologiquement les plus riches de Suisse.

Au début des années 1990, la Station ornithologique s’est fixé l’objectif de conserver les deux dernières populations de perdrix grises de Suisse, dans la Champagne genevoise et dans le Klettgau schaffhousois. Pour ce faire, il a fallu très fortement revaloriser l’habitat, ouvert, de ces deux zones de grandes cultures pour atteindre un minimum de 10 % de leur surface en jachères florales ou tournantes, prairies extensives de qualité élevée, ourlets sur terres assolées et haies basses. Outre la perdrix grise, l’ambition était de faire profiter d’autres espèces de ces mesures.

Grâce à la collaboration de la Station ornithologique avec les exploitantes et exploitants locaux, et avec le soutien des cantons, la mise en place d’un réseau dense d’habitats de haute qualité dans les deux régions a été couronnée de succès. Dans le Klettgau, ces habitats renaturés sont complétés par des champs extensifs d’amidonnier et d’engrain depuis 1994. Les diverses parties du Klettgau ont connu une évolution très différente selon leurs caractéristiques agricoles et les intérêts des agricultrices et agriculteurs. Dans la région de Widen, la part de surfaces de promotion de la biodiversité (SPB) de grande qualité écologique a crû de 14,1 % en 2019. Les autres parties du Klettgau avec certes seulement 6,4 % et 4,8 % en recèlent aussi une proportion supérieure à la moyenne suisse.

Grâce à ces revalorisations, les populations de nombreuses espèces d’oiseaux ont considérablement augmenté, en particulier dans la région de Widen – là où on trouve la plus grande part de SPB. Des analyses ont montré que certaines espèces d’oiseaux nicheurs ont besoin d’au moins 14 % de surfaces proches de l’état naturel, comme des SPB de haute qualité ou des surfaces en dehors de la surface agricole utile, pour pouvoir atteindre une densité assurant la survie de la population. Cependant, malgré les revalorisations, il y aussi eu des revers : l’aide est arrivée trop tard pour la perdrix grise, et la population du bruant proyer s’est effondrée dernièrement, alors qu’elle avait connu une évolution très positive jusqu’en 2010.

Outre l’agriculture, les projets de construction posent régulièrement des défis : le tracé de la Deutsche Bahn passe au milieu du Klettgau, par exemple. Habitat particulièrement précieux, les remblais étaient utilisés par les pies-grièches écorcheurs et les fauvettes grisettes pour nicher. Les travaux pour doubler la ligne ont provoqué la destruction d’une grande partie de cet habitat. Grâce à l’engagement de la Station ornithologique et de l’organisation locale de protection de la nature, des mesures de compensation ont été réalisées, avec pour conséquence une amélioration de la qualité de l’habitat.

La revalorisation écologique d’un paysage sur une grande superficie comme dans le Klettgau requiert l’engagement et la collaboration de nombreux acteurs – dans le cas présent la Station ornithologique, les paysannes et paysans, les membres des organisations de protection de la nature ainsi que les autorités cantonales. Le Klettgau est un modèle pour toute la Suisse, prouvant qu’agriculture et écologie peuvent fonctionner main dans la main.

Nouvelle antenne régionale de Suisse nord-orientale

La Station va continuer de s’engager dans la région même après le départ à la retraite de Markus Jenny, qui a promu et coordonné le projet dans le Klettgau pendant des années. Elle ouvre ainsi une antenne régionale à Schaffhouse dès mai 2022. Cette antenne va s’engager dans des projets très divers en Suisse nordorientale, en particulier dans les cantons de Schaffhouse et de Thurgovie.

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Le Tribunal fédéral donne raison à la Station

avril 2022

Le Tribunal fédéral a récemment jugé que l’acquisition par la Station ornithologique de parcelles agricoles dans le but de contribuer à la protection du petit-duc scops est légale. La Station peut ainsi poursuivre ses efforts pour la promotion de cette espèce menacée.

Il y a vingt ans, le petit-duc scops était à deux doigts de l’extinction en Suisse. On comptait encore à peine un couple nicheur et quelques chanteurs isolés. Ce recul dramatique était lié à l’uniformisation du paysage, à l’agriculture intensive et à la destruction des vergers due à l’expansion des agglomérations. Grâce à de vastes efforts de protection, les effectifs sont depuis remontés à 30-40 couples nicheurs, la plupart en Valais. Le petit-duc scops a besoin d’un paysage semi-ouvert, bien structuré, dans lequel alternent vieux arbres et prairies fleuries riches en insectes – surtout en orthoptères, qui constituent la plus grande part de son alimentation. Il niche dans les cavités de vieux arbres ou dans des nichoirs ad hoc.

Afin de pouvoir revaloriser de manière ciblée l’habitat du petit-duc scops, la Station ornithologique a souhaité, au printemps 2017, acquérir quelques petites parcelles d’herbages dans la commune valaisanne de Grimisuat. Elle suivait en cela une recommandation du Service valaisan de la forêt, de la nature et du paysage (SFNP), avec lequel elle discute et coordonne les mesures de conservation des espèces d’oiseaux menacées. Deux des parcelles couvrant une surface supérieure à 2500 m2, leur changement de propriétaire était soumis à autorisation du canton, conformément à la loi fédérale sur le droit foncier rural (LDFR). Le Service juridique cantonal des affaires économiques a refusé l’autorisation d’acquisition, et le recours contre cette décision auprès du Conseil d’Etat valaisan a été rejeté. Saisi d’un nouveau recours, le Tribunal cantonal valaisan a, en revanche, donné raison à la Station et admis l’acquisition des deux parcelles. Ce jugement a ensuite été contesté auprès du Tribunal fédéral par le Département fédéral de justice et police (DFJP).

Les juges de Mon-Repos viennent de rejeter le recours du DFJP et ont confirmé de manière définitive l’acquisition des parcelles par la Station. Dans leur jugement (ATF 2C_1069/2020 du 27 octobre 2021), ils relèvent que la LDFR vise principalement à éviter la spéculation sur les surfaces agricoles et à garantir qu’elles restent aux mains des agriculteurs et agricultrices. Elle ne doit pas pour autant entraver des tâches publiques de même rang, comme la protection de la nature. Pour cette raison, la loi prévoit des exceptions permettant l’acquisition de surfaces agricoles par des non-exploitants agricoles, pour autant que cela relève de l’intérêt général. La protection de la nature constitue un motif justifiant une dérogation à l’acquisition par un exploitant à titre personnel, pour autant que les parcelles soient formellement protégées ou que leur acquisition permette de conserver une espèce menacée ou un biotope rare. Dans le cas présent, les parcelles font partie du biotope du petit-duc scops, une espèce menacée au niveau suisse ; un motif d’acquisition est ainsi admis. Le Tribunal fédéral constate au demeurant que le propriétaire précédent n’était pas un agriculteur, mais une société qui entendait y construire un terrain de golf !

Ce jugement est d’une importance fondamentale, car il clarifie le domaine d’application de la LDFR concernant l’acquisition de parcelles agricoles à des fins de protection de la nature. Il s’agit du premier jugement sur ce sujet. Le Tribunal fédéral énonce clairement que l’achat de surface agricole utile est un instrument judicieux et correct de protection de la nature, lorsque des espèces menacées et leurs habitats sont concernés.

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Compter les oiseaux toute l’année

avril 2022

Un des objectifs centraux de la Station ornithologique est de jouir d’une vue d’ensemble de la présence et de l’évolution des effectifs des oiseaux nicheurs et de passage en Suisse. Divers moyens y contribuent, parmi lesquels plusieurs programmes de suivi.

Leur capacité à voler fait des oiseaux un groupe bien plus mobile que d’autres. Parvenir à un panorama de leurs allées et venues demande à l’équipe de coordination de la Station un effort conséquent tout au long de l’année. Grâce à quelque 5000 personnes actives sur ornitho.ch, aux recensements d’oiseaux d’eau sur plus de 300 secteurs, et aux stations de baguage situées en zones humides ou sur des cols alpins, la présence des oiseaux hivernants et des migrateurs de passage est aujourd’hui très bien documentée.

En revanche, le suivi de nos quelque 180 espèces nicheuses régulières requiert plus d’efforts. Actuellement, on dispose de chiffres pour 176 espèces, la plupart depuis 1990. La pièce maîtresse de ce suivi est le monitoring des oiseaux nicheurs répandus (MONiR), qui recense depuis 1999 les effectifs des espèces fréquentes et répandues – principalement des passereaux – sur 267 carrés kilométriques dans toute la Suisse. Ce dispositif est complété par des relevés du monitoring national de la biodiversité (MBD) qui a lieu tous les 5 ans sur 500 carrés kilométriques.

En collaboration avec des partenaires locaux, des groupes de travail et des spécialistes d’espèces, la Station mène également des recensements dans environ 100 zones humides (MZH), dans des habitats spécifiques, sur des places d’armes et dans des parcs. Elle organise par ailleurs les recensements des nicheurs en colonies et des relevés spécifiques – par exemple des nocturnes ou des nicheurs en falaises (monitoring des espèces particulières).

Une méthode de cartographie éprouvée

Pour nombre de relevés, on emploie une forme simplifiée de la méthode de cartographie des territoires : le terrain est parcouru selon un itinéraire préétabli en reportant précisément sur carte tous les oiseaux vus ou entendus à l’intérieur d’un carré kilométrique. Cette méthode utilisée depuis longtemps en Suisse convient bien à ses habitats souvent petits et circonscrits, et les résultats ainsi obtenus sont faciles à communiquer. Les données quantitatives pour les atlas des oiseaux nicheurs 1993-1996 et 2013-2016 ont été récoltées de cette façon. On parcourt le terrain usuellement trois fois, mais seulement deux pour les surfaces alpines, et cinq à six fois pour les zones humides et les habitats spécifiques.

Pour que la méthode de cartographie reste la plus simple et harmonisée possible, divers outils la complètent : les collaboratrices et collaborateurs reçoivent des cartes précises sur lesquelles figurent les itinéraires et la durée de la visite sur le terrain, et les oiseaux migrateurs tardifs ne peuvent être comptabilisés qu’à partir d’une certaine date. Une application de cartographie développée par l’association faîtière allemande d’ornithologie DDA, un outil de numérisation (Terrimap online) et un logiciel délimitant automatiquement les territoires (Autoterri) contribuent désormais à l’efficience de la récolte et de l’analyse des données. Notre principe est d’alléger autant que possible le travail de bureau des personnes qui cartographient.

Les oiseaux de montagne : un défi particulier

Les Alpes constituent 58 % de la surface de la Suisse, le Jura 11 %. Comme notre pays porte une responsabilité particulière pour la conservation des espèces des habitats alpins et subalpins, ces derniers doivent être prospectés de manière représentative. C’est ainsi que des zones situées à plus de 2500 m sont également recensées. La cartographie à cette altitude est particulièrement exigeante : changements de temps, fonte des neiges tardive, chutes de pierres, ponts et chemins coupés par les avalanches et les crues sont autant d’obstacles potentiels.

De plus, de nombreux oiseaux de montagne sont difficiles à recenser. Des espèces telles que le lagopède alpin, la perdrix bartavelle, le monticole de roche et le tichodrome échelette occupent de vastes territoires dans un terrain où la visibilité est faible, ou arborent un excellent camouflage. L’accenteur alpin vit en coopérative, le chocard à bec jaune parcourt de larges secteurs en groupe en quête de nourriture, tout comme la niverolle alpine, le sizerin flammé et la linotte mélodieuse. Il y a heureusement aussi des espèces territoriales faciles à recenser comme le pipit spioncelle et le traquet motteux.

Combiner plusieurs sources pour montrer les tendances

Dans un petit pays, il est ardu de récolter des données en suffisance de manière à ce que le calcul des tendances soit probant pour les espèces relativement rares et difficiles à trouver. On compte dans cette catégorie, outre les espèces de montagne citées, les rapaces, les gallinacés, les pics et quelques espèces de passereaux. Les suivis traditionnels les recensent trop rarement pour donner seuls des tendances fiables. Pour calculer ces dernières, nous utilisons des méthodes statistiques développées à la Station qui nous permettent de combiner les données de différentes sources.

Les observations isolées d’ornitho.ch sont réunies avec les données quantitatives du MONiR, du MDB, du MZH et des atlas des oiseaux nicheurs. Cet ajout de données mieux standardisées aux observations occasionnelles est enrichissant pour deux raisons : d’une part, les surfaces des projets de suivi sont recensées régulièrement et avec un effort constant, ce qui est décisif pour juger l’évolution à long terme. D’autre part, les changements de densité dans le carré kilométrique sont pris en compte – une information absente des données isolées. Les tendances ainsi obtenues diffèrent significativement de celles qui se basaient uniquement sur les observations isolées, en particulier pour les années 1990. Une analyse approfondie a confirmé que la nouvelle méthode livre souvent des résultats plus fiables.

Un trésor pour la recherche méthodologique

L’excellente qualité des données brutes que constituent les relevés standardisés du MONiR s’est avérée au fil des ans et en fait une source précieuse pour de nouvelles analyses statistiques. La collaboration de la Station ornithologique avec Andy Royle du Patuxent Wildlife Research Center (USA) a joué un rôle prépondérant dans le développement de nouvelles méthodes analytiques tenant compte de la probabilité de découverte d’une espèce. Ces nouvelles méthodes donnent des indications sur la présence et les effectifs d’une espèce, leur évolution, et les facteurs écologiques qui les influencent. Ces qualités font désormais du MONiR un concept repris au niveau international dans la recherche méthodologique ; il figure en bonne place dans nombre d’articles scientifiques et plusieurs manuels. La valeur du MONiR va bien audelà de la prise du pouls de la diversité des oiseaux en Suisse. Ses données sont une mine d’or pour développer de nouvelles méthodes et pour examiner des hypothèses biologiques tout à fait fondamentales.

Spectre d’application toujours plus large  En jetant un coup d’oeil sur l’évolution des dernières décennies, on constate que les données générées par les projets de suivi de la Station ornithologique sont de plus en plus convoitées. Cela va de simples extraits de la base de données dans le cadre de projets d’infrastructures ou de revitalisation, jusqu’à la mise à disposition de grands jeux de données par exemple pour l’EuroBirdPortal ou d’autres projets internationaux, en passant par une foule d’analyses et modélisations scientifiques. De plus, les développements méthodologiques et les fruits de la recherche fondamentale que nous menons sont aujourd’hui plus demandés que jamais. Tout ceci serait impossible sans les nombreux bénévoles motivés qui, au début de chaque projet, s’engagent à récolter des données de la meilleure qualité possible, y compris dans des terrains très exigeants. À elles toutes et eux tous, un immense
merci !

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Une spécialiste du froid dans un monde plus chaud

décembre 2021

En raison du climat, l’habitat de la niverolle alpine connaît de profonds changements. Quelles conséquences pour les spécialistes du froid ? La Station ornithologique étudie les réactions de la niverolle alpine au changement climatique.

Le climat de haute montagne est marqué par des conditions extrêmes, notamment des températures très basses et des périodes de végétation courtes. Cet environnement rude, associé à des changements de temps brusques et imprévisibles, exige des espèces alpines des adaptations particulières. La niverolle alpine fait partie de ces spécialistes qui vivent toute l’année dans les étages supérieurs des montagnes. Plus grande et plus lourde que le moineau domestique, le rapport entre la surface de son corps et son volume est plus avantageux pour la thermorégulation. Elle passe les nuits glaciales dans des anfractuosités de rochers abritées du froid et de l’humidité, qu’elle défend face à ses congénères. Pour ses nichées, elle recherche avant tout des cavités protégées du vent, mais elle s’installe aussi dans des structures construites par l’homme telles que niches de bâtiments, pylônes de remontées mécaniques et nichoirs.

Effectifs en déclin

Les effectifs de niverolle sont en recul dans une bonne partie de sa zone de répartition – du moins là où l’évolution est connue. Depuis 1990, la population a baissé de 20-30 % en Suisse, mais avec de grandes variations d’une année à l’autre. Ce recul est d’autant plus préoccupant que notre pays abrite au minimum 15 % des effectifs européens de l’espèce, et porte ainsi une grande responsabilité pour sa conservation au niveau international. Ce déclin est constaté surtout à basse altitude. Pour cette raison, la Station ornithologique suisse, en collaboration avec des équipes d’Espagne, de France, d’Italie et d’Autriche, étudie à quel point la niverolle alpine peut s’adapter à l’évolution des conditions environnementales en haute montagne.

Pour ce faire, nous avons combiné les données de couverture neigeuse de l’Institut suisse pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF) avec les observations de niverolles alpines annoncées sur ornitho. ch suggérant une nidification, et avons pu ainsi calculer les dates d’éclosion. Dans la zone de répartition de la niverolle alpine, la fonte des neiges se produit aujourd’hui en moyenne deux semaines plus tôt qu’il y a 20 ans à basse altitude, tandis que la date moyenne d’éclosion n’a pas bougé. Les niverolles adultes sont granivores, mais elles nourrissent leurs jeunes d’insectes et de leurs larves trouvées au bord des champs de neige. Dès lors, il est bénéfique de synchroniser la période d’élevage des jeunes avec la fonte des neiges. Les modifications des conditions neigeuses dues au climat ont donc un impact négatif direct sur le succès des nichées. Quant à savoir pourquoi la niverolle alpine, à basse altitude, n’a pas adapté son comportement de nidification à la nouvelle période de fonte des neiges, c’est encore un mystère. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il est judicieux de lui offrir des aides à la nidification sur plusieurs niveaux d’altitude, de sorte qu’elle puisse trouver des sites adaptés aux alentours des champs de neige, conformément à ce qu’a trouvé Carole Niffenegger dans son travail de master.

Étés secs et maladies, des facteurs qui comptent

L’impact de la météo et du climat sur la niverolle alpine se fait aussi sentir en été : l’analyse des données de baguage des Abruzzes italiennes a montré que la survie des femelles était beaucoup plus fortement influencée par la chaleur et la sécheresse estivales que celle des mâles. Ces résultats suggèrent que seules les femelles dépensent pour la reproduction une énergie supérieure à la moyenne pendant les étés chauds et secs. Il est aussi possible que l’offre en graines soit réduite, entraînant alors une concurrence accrue pour la nourriture. Les femelles, plus petites, seraient alors désavantagées. Il se pourrait que tous ces facteurs aient un impact si fort que cela entraîne un taux de survie des femelles plus faible également en hiver. Afin de comprendre ce phénomène, nous étudions actuellement comment les comportements alimentaires respectifs des femelles et des mâles sont influencés par les conditions météorologiques. Par ailleurs, Anne-Cathérine Gutzwiller examine dans son travail de master la concurrence qui s’exerce entre mâles et femelles en hiver sur les sites de nourrissage.

Outre la modification des conditions neigeuses pendant la période de nidification, les maladies représentent une autre menace. Durant les hivers 2017- 2018 et 2018-2019, nous avons reçu des annonces de niverolles alpines malades ou mortes. Afin d’identifier l’agent pathogène, nous avons examiné quatre individus décédés. Chez trois d’entre eux, la mort était due à des salmonelles. Le quatrième avait succombé en revanche à une infection de Trichomonas gallinae, parasite attaquant le tractus digestif supérieur chez certaines espèces. Il s’agit du premier cas documenté de trichomonose chez une niverolle alpine. À l’aide de méthodes génétiques, nous avons pu montrer que la souche de Trichomonas en cause appartenait au même groupe que celui ayant provoqué un grave recul des effectifs de verdier d’Europe sur tout le continent. En égard aux populations déclinantes de niverolle alpine, cette découverte doit être prise au sérieux.

Tant les salmonelles que le Trichomonas peuvent se transmettre à la mangeoire. Au cours des deux derniers hivers, nous avons par conséquent régulièrement récolté des échantillons de fientes et de salive aux mangeoires fréquentées par les niverolles et les avons analysés. Parallèlement, nous avons informé le public des risques de transmission de maladies aux mangeoires et l’avons sensibilisé aux mesures d’hygiène, pour ne pas favoriser la contagion entre les oiseaux venant se nourrir. Tous les échantillons de ces deux derniers hivers se sont heureusement révélés négatifs, et nous n’avons pas non plus reçu d’observations de niverolles alpines malades ou mortes. Néanmoins, nous restons attentifs pour pouvoir réagir rapidement en cas de nouvelle flambée.

Questions ouvertes, objectif clair

Les études menées jusqu’à présent montrent que la situation géographique du nid et sa distance aux bords du champ de neige sont des facteurs importants pour le succès de nidification de la niverolle alpine. Le rapport entre emplacement du nid et succès de reproduction n’est cependant toujours pas quantifié. On ne sait pas non plus vraiment comment les différents facteurs que sont la dépense différenciée d’énergie, la concurrence pour la nourriture et les maladies interagissent entre eux ou influencent la survie. D’autres questions restent en suspens : quels sont les paramètres démographiques décisifs pour l’évolution des effectifs ? L’espèce peut-elle s’adapter aux conditions neigeuses changeantes ? Nous tentons d’y répondre par nos recherches actuelles. Le marquage d’individus par des bagues de couleur et leur suivi nous donnent des indications précieuses sur les schémas de déplacement et les taux de survie. Des géolocalisateurs nous fourniront également des informations plus précises sur les sites occupés et la position des cavités-dortoirs, mais aussi des données sur l’activité des oiseaux. De plus, nous allons mesurer grâce à des méthodes génétiques les échanges entre différentes populations des Alpes et d’autres massifs montagneux. Enfin, nous souhaitons comprendre comment évoluent les effectifs de niverolle alpine dans un environnement qui connaît des changements rapides – et comment stabiliser sa population dans les Alpes.

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© Marcel Burkhardt

La protection de l’alouette des champs, de la caille des blés, du vanneau huppé et de la bergeronnette printanière demande de renoncer aux aménagements agroforestiers au milieu des grandes culture.

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Agroforesterie : les chances et les risques

décembre 2021

L’agroforesterie est une chance pour la biodiversité. Mais si on ne prête pas attention au choix du site, alouette des champs et autres espèces d’oiseaux menacées des milieux cultivés ouverts risquent d’être exclues de leur habitat.

Le terme « agroforesterie » désigne l’art de faire coexister des cultures et des arbres dans les champs et prairies. Les formes d’exploitation traditionnelles telles que pâturages boisés, selves de châtaigniers et vergers haute-tige en sont des exemples. Ces systèmes sont souvent extensifs, riches en structures, et donc précieux pour la biodiversité. Depuis quelques années, on parle de plus en plus de « systèmes sylvoarables », associant arbres et cultures arables. Les arbres réduisent l’érosion, le lessivage des nitrates et l’émission de gaz à effet de serre et ont ainsi un impact positif sur l’environnement. C’est pourquoi il est question d’octroyer des paiements directs pour ce type de parcelles, ces systèmes étant vus comme une mesure favorable au climat. L’agroforesterie peut bel et bien augmenter la diversité structurale, mais ce genre d’aménagements peut aussi porter préjudice aux oiseaux des paysages cultivés ouverts.

Les oiseaux nichant au sol ont besoin des milieux ouverts

Les plantations d’arbres en plein champ sont indésirables du point de vue de la protection des oiseaux. L’alouette des champs, la caille des blés, le vanneau huppé et la bergeronnette printanière ont besoin des paysages ouverts. L’alouette des champs, en particulier, reste à distance des grandes et hautes structures. Originaire des steppes, elle est spécialiste des habitats ouverts, et est l’espèce la plus fréquente parmi les nicheurs au sol des terres cultivées ouvertes. Cependant, elle compte parmi les oiseaux qui ont souffert des pertes les plus importantes en Suisse ces dernières décennies. En Suisse alémanique, elle a déjà disparu de nombreuses régions. Même si elle reste plus fréquente en Suisse romande, ses effectifs y ont aussi régressé. Les raisons sont principalement imputables à l’intensification de l’agriculture et à l’augmentation des constructions. Dans le cas où les aménagements sylvoarables venaient à croître, à cause de subventions ou du soutien financier d’entreprises privées en faveur de la durabilité, l’alouette des champs et d’autres pourraient se retrouver menacés.

Nouvelle feuille d’information

Le fait que ces aménagements sylvoarables causent du tort à certaines espèces d’oiseaux menacées est peu intuitif. Une nouvelle fiche d’information de la Station attire l’attention sur ce conflit, et vise à ce qu’alouette, vanneau et autres soient pris en considération lors de la planification de systèmes sylvoarables. Nous recommandons de planter des structures basses tels que des arbustes isolés ou des petits groupes de buissons plutôt que des arbres dans les régions où les espèces citées sont présentes. Tant que les structures sont basses, l’impact négatif sur les nicheurs au sol est quasi nul. Les bandes herbeuses et les jachères peuvent de plus offrir un habitat à la fauvette grisette, au tarier pâtre et à la pie-grièche écorcheur, comme c’est le cas par exemple dans les zones de grandes cultures du Klettgau SH, du Grand Marais BE/FR et de la Champagne GE.

Les structures basses constituent une valeur ajoutée également dans les systèmes agroforestiers. La combinaison de bandes herbeuses, de jachères florales, de groupes de buissons et de petites structures permet d’atteindre une grande valeur écologique. Cela peut valoir la peine sur le plan financier aussi, si les critères de verger à hautetige de qualité II sont remplis. Mais pour le bien de l’alouette des champs, de la caille des blés, du vanneau huppé et de la bergeronnette printanière, les nouveaux aménagements doivent être prévus près des bosquets, lisières de forêt et villages.

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Respect et tolérance

août 2021

Si le respect pour les oiseaux est de mise lorsqu’on visite ou observe la nature, il faut en avoir aussi pour nos congénères !

Le besoin de se ressourcer pousse les humains vers la nature. Des régions mêmes reculées sont de plus en plus fréquentées, et les activités se prolongent jusqu’au crépuscule voire à la nuit. Le potentiel de dérangement pour les oiseaux et la faune sauvage en général augmente en conséquence. La Station ornithologique étudie l’influence des activités de loisirs sur notre avifaune et en tire des principes de réglementation et protection. Parallèlement, elle s’engage pour que les dérangements humains diminuent, et qu’une coexistence soit possible avec la faune. Elle a ainsi publié ces dernières années, en collaboration avec des partenaires, des règles faciles à comprendre indiquant où et comment il est possible de pratiquer le stand-up paddle et de faire voler des drones en occasionnant le moins de perturbations possible.

Les admirateurs et admiratrices des oiseaux sont aussi devenus plus nombreux au cours des dernières décennies, comme le montre la hausse des observations depuis 30 ans. Cette passion croissante pour l’avifaune est réjouissante, et va dans le sens du travail de la Station. Mais pour les oiseaux, les ornithologues ne sont pas moins dérangeants que les autres personnes. Pour cette raison, la Station ornithologique et BirdLife Suisse ont élaboré un code de comportement pour une observation respectueuse des oiseaux. Et pour celles et ceux qui souhaitent participer au concours photo annuel de la Station, il faut suivre un code spécial pour une photographie ornithologique respectueuse. Les photographies qui ont été manifestement prises au mépris de ce code sont exclues.

Le respect de l’avifaune est particulièrement crucial dans les « points chauds » réputés, qui voient défiler les passionnés et passionnées d’oiseaux. La présence croissante d’humains augmente le risque que les oiseaux soient perturbés, même si tout le monde a un comportement irréprochable. Cela peut empêcher les oiseaux de nicher ou de se nourrir ; dans des cas extrêmes, des espèces sensibles renoncent tout bonnement à s’installer. Nous devons éviter que cela se produise. Le facteur temporel est important : si le dérangement est bref, cela ne pose souvent pas de problème. Mais si ces phases perturbées se prolongent, cela peut mettre une nichée en danger. Les oiseaux en alerte, qui donnent l’alarme ou en train de se nourrir doivent donc être observés à une distance suffisante, et il ne faut pas s’attarder à ce genre d’endroits.

Ces « points chauds » doivent aussi être visités avec respect et tolérance envers les autres passionnés et passionnées d’oiseaux : ils ont tout autant le droit d’observer l’avifaune depuis ces beaux endroits. Plutôt que de s’offusquer de leur présence, réjouissons- nous qu’ils partagent notre passion !

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Plus de biodiversité et moins de pesticides

août 2021

IP-Suisse, en collaboration avec la Station ornithologique, a développé des directives écologiques pour la promotion de la biodiversité et la réduction des pesticides dans les vignobles. Le but : établir un standard écologique d’avenir pour la production viticole suisse.

Les vignobles, de par leur situation climatique privilégiée, présentent un très haut potentiel de biodiversité. Pourtant, leur qualité en tant qu’habitat s’est gravement dégradée pour l’alouette lulu, le bruant zizi et les autres, du fait de la suppression de structures précieuses et de l’utilisation massive de pesticides. La branche viticole est sous le feu des critiques depuis des années pour son emploi de ces produits. La pression du marché et de la politique force maintenant le secteur à se tourner vers une viticulture nettement plus respectueuse de l’environnement.

Des points pour la biodiversité dans les vignes

IP-Suisse et le détaillant Denner se sont fixé pour objectif de mettre en oeuvre, au niveau national, un programme novateur pour la promotion de la biodiversité et la préservation des ressources naturelles. Dans ce cadre, la Station ornithologique a été chargée par IP-Suisse de développer un système de points exhaustif, probant et ambitieux, à même d’évaluer les mesures de promotion de la biodiversité dans les vignes. En étroite collaboration avec six caves des cantons du Valais, de Vaud et de Schaffhouse, des mesures ont été définies pour améliorer les conditions de vie d’espèces animales et végétales typiques des vignobles et pour réduire l’utilisation des pesticides ; ces mesures ont été testées sur 14 exploitations.

Ainsi, parmi les 12 exigences de base figurent par exemple la végétalisation de toute la surface viticole, la revalorisation d’au minimum 3,5 % de la superficie par des surfaces de promotion de la biodiversité, et la présence de petites structures. Des règles strictes sont aussi imposées pour la protection des végétaux.

Outre les exigences de base, le système de points comprend un ensemble de mesures visant la promotion spécifique de la biodiversité et la réduction de l’utilisation des pesticides. Plus la performance est élevée, plus on peut obtenir de points, par exemple en aménageant des habitats de valeur tels que jachères et haies, ou en renonçant aux pesticides particulièrement risqués.

Globalement, les conditions du label exigent que chaque exploitation atteigne au minimum 16 points, en plus de respecter les conditions de base. Pour faciliter la mise en oeuvre, les producteurs disposent d’un guide détaillé ainsi que d’un outil en ligne pour la saisie des données et d’un service de conseil. De courtes vidéos sur divers sujets sont aussi prévues. La Station entend évaluer dès 2022 les effets des mesures IP-Suisse-vignoble sur l’avifaune.

Prime de marché pour des prestations supplémentaires

Pour les producteurs, exigences supplémentaires = travail supplémentaire. Le système exploite les synergies avec les programmes de paiements directs de la Confédération. Les paiements directs représentent un revenu pour les exploitations viticoles spécialisées mais sont peu significatifs, contrairement aux primes liées aux produits. IP-Suisse a convenu avec les caves d’une prime de 30 centimes par kg de raisin pour les prestations écologiques supplémentaires.

Première récolte 2021 – premiers crus 2022

En 2021, env. 100 ha sont consacrés à du raisin destiné aux premiers vins IP-Suisse. Environ 1 mio. de litres de vin seront encavés, et dès 2022 les premières bouteilles portant la coccinelle d’IP-Suisse devraient être en vente chez Denner. Le programme suscite beaucoup d’intérêt dans la branche du vin. Un projet de gestion durable des ressources déposé en 2021 au Tessin, dont les objectifs sont similaires, va introduire ce système des points pour le contrôle d’efficacité.

Tous les acteurs du projet sont convaincus qu’il a de l’avenir, et qu’il représente une chance de promouvoir la biodiversité à large échelle et de protéger les ressources naturelles. Ou, pour reprendre les termes du patron de la cave Rimuss & Strada Andrea Davaz : « Cette évolution est la seule possible ».

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Collisions : un verre à la santé des oiseaux

août 2021

De nouvelles recommandations et un nouveau produit permettent de réduire les collisions des oiseaux contre le verre.

Halles de sport, administrations, abribus – les façades vitrées de nombreux édifices publics présentent un risque de collision pour les oiseaux. La publication conjointe par la Conférence de coordination des services de la construction et des immeubles des maîtres d’ouvrage publics KBOB et par la Station ornithologique de recommandations pour une construction protégeant les oiseaux est d’autant plus réjouissante. À la lumière de cas concrets, on y voit les mesures qui peuvent être prises pour éviter les collisions des oiseaux contre le verre sur les bâtiments. Elles présentent également des produits dont on peut équiper après coup les bâtiments existants. La brochure guide les professionnels pour la planification de nouvelles constructions et de rénovations intégrant la protection des oiseaux. Belle démonstration de l’exemple que les pouvoirs publics peuvent donner, et l’illustration qu’un effort acceptable suffit pour trouver des solutions convenant aux humains et aux oiseaux.

En plus de ces nouvelles recommandations, un produit prometteur pour la prévention des collisions a fait son apparition sur le marché : nommées « Seen Elements » et développées en Suisse orientale, ces vitres comportent des éléments intégrés de 9 mm. Leur face externe est munie de deux couches en aluminium qui reflètent différemment la lumière. Ces éléments peuvent être insérés entre les couches de verre en usine. Mais, intégrés dans des feuilles autocollantes anti-collision, on peut aussi les utiliser pour équiper après coup des vitres déjà existantes. Avec ce système, seul un pourcent environ de la surface du verre doit être couverte – nettement moins qu’avec les dispositifs conventionnels. Ce nouveau procédé a obtenu de bons résultats dans les tests, raison pour laquelle la Station ornithologique oeuvre maintenant à la réalisation de motifs sur différents bâtiments avec des autocollants anti-collision intégrant ce dispositif. Nous gagnerons ainsi en expertise quant à l’emploi, la durabilité et l’impact de ce nouveau produit.

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© Ralph Martin

Les populations de pic cendré ont poursuivi leur déclin : cette espèce a même entièrement disparu de certaines zones depuis 1993-1996. Du fait de ses effectifs réduits et de ce net recul, le pic cendré vient d’intégrer la catégorie « en danger » (2010 : « vulnérable »)

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Nouvelle Liste rouge, mêmes problèmes

août 2021

Depuis 2010, la Station ornithologique a révisé la Liste rouge des oiseaux nicheurs menacés de Suisse, sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement. 40 % des 205 espèces évaluées y sont inscrites.

Dans le domaine de la protection de la nature, les listes rouges ont fait leurs preuves et jouent un rôle de « lanceuses d’alerte ». Plus une espèce écope d’un classement élevé, plus elle est proche de l’extinction – et donc plus les problèmes qu’elle affronte sont graves, qu’il s’agisse d’un net recul des effectifs ou d’une population très restreinte. Dès qu’une espèce intègre la Liste rouge, il est laborieux de lui offrir des mesures suffisantes pour l’en retirer. C’est pour cette raison que la catégorie « potentiellement menacé » existe : ces espèces peuvent être soutenues préventivement par des mesures de protection et de promotion, le plus souvent avec un investissement moindre et de meilleures chances de réussite, afin de ne pas avoir à les classer dans une catégorie supérieure.

La Liste rouge des oiseaux nicheurs menacés en Suisse est établie depuis 2000 selon les critères et directives de l’Union internationale pour la conservation de la nature. La Station vient de l’actualiser ; la nouvelle version remplace celle de 2010.

Pour cette nouvelle liste, les données incluses vont jusqu’à 2019 et sont de bien meilleure qualité qu’il y a dix ans, notamment grâce aux données de l’Atlas des oiseaux nicheurs de Suisse 2013-2016. Les projets de surveillance et les méthodes d’analyse pour certaines espèces ont également été améliorés.

La part d’espèces menacées reste à 40 %

Depuis 2010, six nouvelles espèces nicheuses ont été évaluées : le fuligule nyroca, la grande aigrette, le pluvier guignard, le circaète Jean-le-Blanc, le cisticole des joncs et la fauvette passerinette. Elles ne sont plus considérées comme nicheuses exceptionnelles (maximum trois preuves de nidification). Sur les 205 espèces évaluées, 60 % n’ont pas été inscrites sur la Liste rouge. Parmi elles, 41 espèces (20 %) sont potentiellement menacées et 80 non menacées. 83 espèces (40 %) appartiennent à la Liste rouge – tout comme en 2010. Un tiers d’entre elles ont toutefois toujours été rares en Suisse. Si on considère les espèces de la Liste rouge selon les milieux, la part y est nettement plus élevée dans les zones cultivées et les zones humides par rapport aux forêts ou aux habitats alpins. C’est le signe de problèmes aigus pour les oiseaux des régions rurales et humides, et cela montre aussi que la forêt présente une valeur écologique plutôt élevée, grâce à une sylviculture proche de la nature, à l’augmentation du volume de bois mort et à la protection des surfaces.

De nombreuses espèces plus menacées qu’en 2010

42 des 205 espèces (20 %) ont changé de catégorie par rapport à 2010. 25 espèces se sont vu attribuer une catégorie supérieure (c’est-à-dire que leur statut s’est aggravé), dont 20 parce que leurs effectifs ont diminué. Le cas le plus frappant est celui de la caille des blés, encore « non menacée » en 2010. La tourterelle des bois a elle connu un recul si brutal qu’elle a grimpé de deux catégories. Le pic cendré, la pie-grièche écorcheur, l’alouette des champs, l’hypolaïs ictérine, l’hirondelle rustique, la fauvette des jardins, le gobemouche gris et le bruyant proyer montraient déjà une tendance au recul en 2010, mais c’est surtout la chute continue des effectifs de l’alouette des champs, espèce autrefois courante, qui est alarmante. La majorité de ces espèces occupent les zones cultivées riches en structures, et souffrent notamment d’une agriculture toujours plus intensive – intensification qui s’étend de plus en plus aux altitudes moyennes et hautes. Les prairies maigres se font plus rares et la première fauche intervient toujours plus tôt.

Quelques oiseaux forestiers rencontrent aussi des problèmes, à l’image des cinq espèces qui sont passées à une catégorie supérieure depuis 2010 : la chouette de Tengmalm, l’autour des palombes, le pic cendré, la fauvette des jardins et le venturon montagnard. Pour ces espèces, les facteurs essentiels sont notamment l’abattage d’arbres à cavités et de peuplements âgés, des travaux sylvicoles de plus en plus nombreux en période de nidification, le recul des forêts claires ou pâturées et l’eutrophisation des sols forestiers. Chez les habitants des zones humides, c’est la régression du grèbe huppé qui inquiète le plus. Enfin, dans les habitats alpins, la diminution des effectifs de la niverolle alpine est préoccupante : la Suisse abrite en effet près de 15 % de sa population européenne.

17 espèces ont pu être classées dans des catégories inférieures : cinq présentent une nette augmentation des effectifs (harle bièvre, hibou moyenduc, grand-duc d’Europe, guêpier d’Europe, choucas des tours). Sept ont vu leur régression ralentir ou montrent une légère tendance à la hausse, mais leur population reste réduite ; parmi elles, des espèces comme le vanneau huppé, qui bénéficie de mesures de conservation intensives, ou le grèbe castagneux et le bruant des roseaux, très dépendants des mesures d’entretien. Enfin, cinq doivent leur classement amélioré à une baisse de la vulnérabilité au niveau européen (p.ex. la cigogne blanche, l’aigle royal).

La situation d’une espèce peut s’aggraver rapidement, comme le montre le faucon pèlerin : potentiellement menacé en 2010, il est maintenant considéré comme vulnérable. Il souffre surtout du braconnage et de dérangements croissants sur ses sites de nidification.

L’analyse comparée des listes de 2010 et 2021 fait état dans l’ensemble d’une aggravation de la situation des oiseaux nicheurs en Suisse. Cette dernière est particulièrement critique pour ceux des zones agricoles et des milieux humides. La comparaison de la Liste rouge avec la situation des pays voisins ne fait que confirmer ce dernier constat.

Toujours plus d’espèces potentiellement menacées

La part globale d’espèces figurant sur la Liste rouge n’a pas changé entre 2001 et aujourd’hui, et se maintient à 40 %. En revanche, la part d’espèces potentiellement menacées, qui est passée de 12 % à 20 % – conséquence des baisses d’effectifs – est clairement en hausse. La vulnérabilité des oiseaux nicheurs de Suisse a donc légèrement augmenté et il est encore et toujours urgent d’agir. Les points les plus importants ont été résumés par la Station sous la forme d’un plan en 11 points (« Action ! 11 mesures prioritaires auxquelles nous engage l’atlas des oiseaux nicheurs ») suite à la publication de l’Atlas des oiseaux nicheurs 2013-2016. Grâce à une conservation ciblée, les effectifs d’espèces menacées telles que le vanneau huppé, la huppe fasciée et la chevêche d’Athéna sont repartis à la hausse. La Station ornithologique et ses partenaires apportent quotidiennement la preuve que ce travail de protection de la nature est nécessaire – et efficace.

Liste rouge

La Liste rouge 2021 peut être téléchargée dès l’automne, en trois langues, sur le site web de l’OFEV à l’adresse www.bafu.admin.ch/listesrouges ; il n’est pas publié de version imprimée. La Station présentera en outre un rapport détaillé (en allemand) expliquant pour chaque espèce les motifs de son classement : www.vogelwarte.ch/de/projekte/lagebeurteilung/lagebeurteilung-vogel-schweiz

Knaus, P., S. Antoniazza, V. Keller, T. Sattler, H. Schmid & N. Strebel (en cours d’impression) : Liste rouge Oiseaux nicheurs. Espèces menacées en Suisse, état 2021. Office fédéral de l’environnement, Berne, et Station ornithologique suisse, Sempach.

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Beau temps pour les oiseaux ?

août 2021

Le photovoltaïque va probablement s’intensifier en Suisse. Mais il faudra aussi tenir compte de la protection des oiseaux dans ce développement.

La Suisse souhaite atteindre la neutralité climatique d’ici 2050. La stratégie énergétique 2050 de la Confédération prévoit que plus de 40 % du courant d’origine renouvelable soit produit par transformation directe du rayonnement solaire en énergie électrique (photovoltaïque). En plus des panneaux solaires chez les privés, il faut s’attendre à l’apparition d’installations photovoltaïques à l’échelle industrielle sur les surfaces agricoles. Cela peut générer des conflits entre production de courant et utilisation agricole, et aussi avec la protection de la nature et des oiseaux, en particulier dans les milieux ouverts extensifs, en terrain alpin, sur les versants rocheux exposés au sud et sur les lacs et cours d’eau. La perte de surfaces, l’ombrage et le recouvrement, ainsi que le morcellement des habitats peuvent altérer les sites de nidification pour les oiseaux des milieux ouverts et les sites d’escale, sans compter les risques de collision. D’un autre côté, exploitées de manière extensive, les surfaces entre les panneaux sont aussi une opportunité pour la biodiversité.

Prendre en compte la protection des oiseaux

Respectueux de l’environnement, le développement de l’utilisation de l’énergie solaire est à saluer. La Station ornithologique recommande de privilégier les surfaces déjà soumise à de fortes contraintes et de moindre importance pour la nature, comme les toits plats des halles industrielles et des centre commerciaux, les parois de protection contre le bruit, les murs de soutènement, les ponts, et d’éviter les zones proches de l’état naturel et les habitats des espèces sensibles. Les sites montrant une forte densité d’oiseaux sont inadéquats : des conflits peuvent y éclater, les excréments d’oiseaux souillant par exemple les panneaux et réduisant le rendement. Le respect de la nature dans le choix du site et l’aménagement des installations peuvent réduire dès le départ les nuisances potentielles.

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Cormoran et pêche : pris dans les mailles du conflit ?

avril 2021

Le cormoran reste un sujet de débats houleux. La Station ornithologique s’engage pour que ces discussions reposent sur des faits, et que les interlocuteurs traitent ensemble les problèmes auxquels font face poissons et oiseaux.

Les poissons figurent parmi les animaux les plus menacés de Suisse. Les activités humaines détériorent leurs habitats naturels, et leurs déplacements sont entravés par digues et ouvrages. Pour compenser ces pertes, les eaux ont été empoissonnées avec des espèces exotiques qui concurrencent les poissons indigènes. Les pesticides, les traces tels que les résidus de médicaments et les microplastiques, ainsi que les conséquences du changement climatique impactent gravement certaines espèces. En outre, il est scientifiquement établi que l’exploitation piscicole de certains de nos lacs n’est pas durable. Or, malgré le recul des effectifs de nombreux poissons et la chute du rendement des pêcheurs professionnels et amateurs, le nombre de cormorans reste élevé. Le conflit va encore s’accentuer si l’on occulte les impacts anthropiques prépondérants sur nos eaux.

Croissance des effectifs limitée

Le grand cormoran est une espèce indigène qui hiverne chez nous depuis longtemps. La population qui passe l’hiver en Suisse, après un maximum atteint dans les années 1990, s’est stabilisée autour de 5500 individus. Persécutée depuis des siècles, l’espèce s’est retrouvée au bord de l’extinction en Europe dans les années 1960. Ses effectifs se sont redressés après sa mise sous protection. Le dernier recensement de 2012 fait état d’environ 370 000 couples de la sous-espèce sinensis qui niche dans les zones non côtières d’Europe. Depuis 2001, elle se reproduit également en Suisse sans intervention humaine avec un effectif de 2468 couples selon les recensements de 2020. Comme beaucoup de grands oiseaux, sa population est limitée avant tout par la disponibilité de nourriture et des sites de nidification, donc par la concurrence avec ses congénères et non pas par les prédateurs. La faiblesse de l’augmentation annuelle des effectifs nicheurs observée depuis 2016 indique que ces facteurs commencent à jouer un rôle. Le fait que toutes les colonies nicheuses de Suisse se trouvent dans des zones protégées suggère que c’est surtout le nombre de sites de nidification adéquats qui est limitant.

Des liens complexes

Longtemps, les prises de pêche et les effectifs du cormoran ont augmenté simultanément. Mais depuis quelques années, seul le nombre de cormorans croît. À certains endroits, les cormorans prennent désormais autant de poissons que les pêcheurs professionnels. Sont-ils responsables de l’effondrement des prises de pêche ? La relation entre le rendement de la pêche et la population de cormorans est plus complexe. Une croissance, sur des années, des effectifs d’oiseaux piscivores signifie que l’offre alimentaire est suffisante. La contradiction apparente avec la forte chute des rendements de la pêche s’explique par des difficultés méthodologiques. Même un effort de recensement très important ne permet qu’une estimation imprécise des effectifs piscicoles réels. Généralement, le rendement de la pêche professionnelle est utilisé comme mesure de l’effectif piscicole. Mais cette valeur est influencée par l’effort de pêche, les tailles de capture minimales, ainsi que par les préférences économiques pour un petit nombre d’espèces. Le rendement de la pêche ne permet pas de tirer de conclusions sur les populations de poissons moins intéressants économiquement, ni sur celles des jeunes poissons ou des poissons de petite taille. Or, ce sont justement ces poissons que consomment les cormorans. La simultanéité de l’augmentation des oiseaux piscivores et de la diminution des prises de pêche ne suffit pas à prouver que les populations de poissons sont altérées ou menacées par les oiseaux.

Les cormorans préfèrent les poissons mesurant entre 10 et 15 cm, exceptionnellement jusqu’à 40 cm. La simplicité de capture et la disponibilité des poissons sont les principaux critères de consommation. Cela peut aussi concerner des espèces rares dans leurs frayères. Les besoins alimentaires journaliers d’un cormoran dépendent de sa taille, de son sexe et de son âge, mais aussi de la valeur nutritive des proies. Son appétit se creuse si l’air et l’eau sont froids, et en cas de dérangements qui le forcent à prendre la fuite. En moyenne, un cormoran a besoin d’environ 300 à 500 g de poisson par jour. Il peut voler à 100 km de distance pour trouver sa pitance quotidienne.

Beaucoup de poissons, beaucoup de consommateurs

Les analyses de la Station ornithologique montrent une corrélation positive entre le rendement de la pêche et le nombre de cormorans. On le comprend aisément puisqu’il s’agit de l’utilisation d’une ressource commune. Cependant, cela renforce le sentiment de concurrence et la demande de mesures. En Suisse, le cormoran peut être chassé en hiver. Selon la statistique fédérale de la chasse, 1 509 cormorans par année ont été tirés en moyenne entre 2010 et 2019, y compris tirs spéciaux. Cette pratique pose problème si elle nuit à des espèces d’oiseaux hivernants sensibles aux dérangements et si elle menace les objectifs de protection des réserves d’oiseaux d’eau et migrateurs. Le cormoran bénéficie d’une période de protection du 1er février au 31 août, mais il se reproduit encore en septembre. De plus, les cantons peuvent ordonner ou autoriser en tout temps des mesures contre des individus provoquant des dommages importants. L’espèce est au contraire protégée toute l’année dans les pays limitrophes, où elle ne peut être tirée qu’avec une autorisation exceptionnelle, mais régulièrement délivrée.

Qu’apportent les mesures de prévention des dommages ?

Une majorité des cormorans qui nichent chez nous migre en hiver dans la péninsule ibérique. D’après les reprises de bagues, nos hivernants viennent surtout des mers du Nord et Baltique. Des recensements systématiques pendant la migration automnale montrent que jusqu’à 20 000 cormorans transitent par le défilé de l’Écluse en France, tous précédemment passés par la Suisse. Ce chiffre montre l’absurdité de vouloir obtenir un recul des effectifs en Suisse par des tirs hivernaux.

Des tirs de dispersion pourraient avoir un effet (un oiseau est tiré, le reste du groupe s’envole). Une intervention conséquente permettrait de réduire localement la présence des cormorans, mais il faut soigneusement peser le pour et le contre : les cormorans chassés des lacs se dispersent rapidement sur les plans d’eau et les rivières, où la pression de prédation sur l’ombre commun, déjà fortement menacé par le réchauffement climatique, pourrait s’en trouver artificiellement accentuée.

Importance des mesures de protection des espèces

La Station ornithologique ne s’oppose pas à des mesures ciblées contre le cormoran pour protéger l’ombre durant sa période de frai. Par le tir de dispersion ciblé de quelques cormorans, il est ainsi possible d’assurer la protection de l’ombre dans les quelques frayères qui subsistent sur les cours d’eau rectifiés, sans menacer d’autres objectifs de conservation. La Station ornithologique adopte cette position après examen de tous les facteurs connus. Elle ne déroge pas à son engagement pour des discussions et des mesures efficaces et basées sur des faits.

En outre, la Station ornithologique appelle tous les acteurs de la discussion à ne pas laisser un conflit potentiel les détourner de leur objectif commun : améliorer les conditions de vie des poissons et des oiseaux sur les lacs et cours d’eau suisses.

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La Suisse, trop ordonnée pour la chevêche d’Athéna ?

avril 2021

Les frontières politiques peuvent avoir un impact considérable sur la qualité d’une région en tant qu’habitat. La chevêche d’Athéna en est un excellent exemple : elle colonise la Suisse plus lentement que le sud de l’Allemagne.

Un modèle de la qualité de l’habitat établi pour la Suisse et le Bade-Wurtemberg montre que de larges pans de la zone agricole dans les deux régions sont des habitats potentiels pour la chevêche d’Athéna. Pourtant, si les effectifs ont fortement augmenté ces dernières années dans le sud de l’Allemagne, ils progressent plus lentement en Suisse malgré des mesures de conservation. Une nouvelle étude de la Station ornithologique en explique les raisons.

Les experts ont observé bien plus de prairies extensives, de vieux vergers haute-tige et de petits biotopes comme les tas de branches ou les murs de pierres sèches dans le Bade-Wurtemberg qu’en Suisse. Ces différences trouvent leurs causes dans les différences socioculturelles, historiques et juridiques de l’utilisation du sol de part et d’autre des frontières politiques. Les mesures incitatives des politiques agricoles respectives jouent aussi un rôle : par exemple, nombre de vergers haute-tige ont été éliminés en Suisse après la Seconde guerre mondiale lors de campagnes d’arrachage subventionnées par l’État. Ces différences entraînent une exploitation plus ou moins intensive, et ainsi une disponibilité plus ou moins grande de nourriture ou de sites de nidification. La conservation de la chevêche d’Athéna en Suisse passe donc par une remise en question de la politique agricole, et plus de tolérance pour les structures non productives et l’apparent « désordre » que représentent vieilles cabanes et grands arbres isolés porteurs de branches mortes, dont de nombreuses autres espèces menacées profiteraient d’ailleurs aussi.

Tschumi, M., P. Scherler, J. Fattebert, B. Naef-Daenzer & M. U. Grüebler (2020): Political borders impact associations between habitat suitability predictions and resource availability. Landscape Ecol 35 : 2287–2300. https://doi.org/10.1007/s10980-020-01103-8

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© Marcel Burkhardt

Au centre de l’attention : les aigles royaux immatures. On les reconnaît facilement à la base de leur queue et à leurs plages blanches.

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Sur la trace des jeunes aigles royaux

décembre 2020

Bien que la phase de dispersion des jeunes aigles royaux soit très importante pour comprendre la population de l’espèce dans la région alpine, elle recèle encore de nombreux mystères. Un projet de recherche international auquel participe la Station ornithologique s’est fixé pour objectif d’en savoir plus sur la vie des jeunes aigles royaux.

Le départ est donné à peau de phoque le 17 mars 2020, dans un Parc National enfoui sous la neige. Equipés d’un récepteur UHF et de son antenne, nous remontons une trace de loup toute fraîche, sur les talons de deux gardes du parc. Notre objectif est de retrouver l’émetteur perdu par un aigle royal. Les données enregistrées par l’appareil sont en effet de la plus grande importance pour la science. Il ne tarde pas à se faire entendre dans notre récepteur : des impulsions sonores toutes les deux secondes nous permettent de le circonscrire de plus en plus précisément, jusqu’à ce que nous le découvrions dans un terrain escarpé mais ouvert. Au même moment, un aigle royal immature file au-dessus de nos têtes. Il pourrait bien s’agir de « Droslöng 17 », libérée de l’émetteur par l’usure du matériel, et qui a encore une longue vie d’aigle devant elle – du moins nous l’espérons ! Ce genre de revers fait partie intégrante de toute recherche. Les émetteurs utilisés dans le projet sont désormais composés de matériel plus résistant. Il n’empêche que la perte de cet émetteur est décevante : « Droslöng 17 » était en effet la tout première des 33 aigles grisons à avoir été équipée d’un émetteur dans le cadre d’un projet de recherche sur la dispersion des jeunes aigles royaux. Il aurait dû fournir encore longtemps des données sur son comportement de vol.

Rôlec lé des jeunes aigles royaux

Ce projet a été initié en 2016 par l’Institut Max Planck à Radolfzell. Il a pour objectif de combler nos lacunes sur les déplacements des jeunes aigles royaux jusqu’à leur maturité sexuelle. La collaboration avec la Station ornithologique, qui se limite au canton des Grisons, a été peu à peu élargie à d’autres partenaires. En 2020, ce sont ainsi des équipes du Tyrol du Sud, de Lombardie, de Bavière, d’Autriche et de Slovénie qui prennent part au projet, de sorte que les mouvements des jeunes aigles royaux peuvent désormais être étudiés dans une grande partie de la région alpine.

Au contraire de l’Europe du Nord et du bassin méditerranéen, les aigles royaux d’Europe centrale ne sont quasi pas présents en plaine mais vivent avant tout dans les zones alpines. L’étude plus précise des vagabondages et de la mobilité des jeunes aigles royaux dans cette région montagneuse, densément occupée par l’espèce, y est aussi difficile que passionnante. La population alpine d’aigles royaux se porte très bien aujourd’hui, ce qui est réjouissant ! La quasi-saturation de l’habitat soumet la population à une régulation naturelle dépendant étroitement de la concurrence. Les jeunes aigles royaux erratiques y jouent un rôle clé. Ils sont la raison principale de la forte diminution actuelle du succès de reproduction des couples territoriaux. Mais les jeunes doivent eux-mêmes se battre contre des congénères : plus de la moitié des aigles royaux trouvés morts aux Grisons sont des victimes de conflits territoriaux. Dans ces conditions, il est essentiel de mieux comprendre les stratégies de survie des jeunes aigles, et par là de connaître l’évolution de la population d’aigles royaux dans son ensemble. Quels sont donc les facteurs qui déterminent la mobilité des jeunes aigles ? Et quels rôles jouent, dans cette mobilité, la répartition de la nourriture et la présence des couples d’aigles défendant un territoire ?

Julia Hatzl souhaite répondre à ces questions dans sa thèse en faisant appel à des possibilités techniques tout à fait nouvelles. Les émetteurs solaires disponibles actuellement permettent non seulement une localisation extrêmement précise mais ils donnent aussi des renseignements sur le comportement des oiseaux et les changements de celui-ci avec l’âge. Les données doivent toutefois être étalonnées au moyen d’un travail de terrain conséquent.

Relevés du travail de terrain

Après 30 minutes d’attente, le récepteur UHF fait enfin entendre un léger bip, qui devient rapidement plus fort. Nous finissons par apercevoir le jeune aigle royal porteur de l’émetteur, planant au-dessus du sommet de la montagne voisine. Avec l’aide des jumelles et de la longue-vue, nous essayons de décrire son comportement aussi précisément que possible, et de le saisir numériquement, mais sans perdre l’aigle de vue – tout un défi ! Il peut en effet disparaître derrière la prochaine cime aussi soudainement qu’il est apparu.

Ces observations nous aident à mieux comprendre le comportement des jeunes aigles royaux. L’émetteur, fixé sur le dos de l’oiseau tel un sac à dos, enregistre non seulement les endroits précis fréquentés par le porteur, mais également des données qui renseignent sur la position de son corps et ses mouvements. Selon le comportement, les données enregistrées ont une structure différente. Si l’on veut pouvoir attribuer à ces structures les comportements correspondants, il faut pouvoir les rapporter à des observations de terrain effectuées exactement au même moment. « Mange », « bat des ailes », « plane », « quémande » sont des comportements relativement faciles à reconnaître. Pour saisir une palette de comportements la plus large possible, notre équipe talonne ces jeunes oiseaux équipés d’émetteurs quasi quotidiennement depuis début avril, sur tout le territoire grison. C’est toutefois plus facile à dire qu’à faire ! En effet, une fois que les jeunes aigles ont quitté le territoire parental, ils peuvent parcourir des distances quotidiennes de 130 km jusqu’à leur maturité. De plus, les jeunes aigles royaux se déplacent souvent à deux, à trois, parfois même jusqu’à six comparses dans la même région. Nous présumons que la densité des territoires, qui occupent tout l’espace disponible, en est une des raisons. Lorsqu’ils survolent des territoires occupés, les jeunes aigles royaux sont férocement pris en chasse par les couples installés. Il ne reste pas beaucoup de place et les jeunes aigles doivent souvent se la partager.

Nous étudions aussi le comportement des jeunes aigles dans la période qu’ils passent dans le territoire parental avant leur départ, et nous recensons l’activité et la densité des aigles royaux dans toute la région de l’Engadine et de Davos. Nous souhaitons ainsi mieux comprendre le contexte présidant à la dispersion des jeunes aigles royaux dans la région alpine.

Premiers résultats

Le volume des données récoltées est d’ores et déjà conséquent – et «Droslöng 17 », le jeune aigle mentionné au début, y a contribué : le 7 août 2020, environ un mois après avoir été équipée de son émetteur, cette jeune femelle a définitivement quitté son aire. Elle est ensuite restée dans le territoire parental, nourrie par les deux adultes et quémandant sans relâche. Grâce à « Droslöng 17 » et à d’autres individus équipés d’émetteurs, nous avons pu, pour la première fois, suivre minutieusement les mouvements des aigles juvéniles, ce qui nous a rapidement valu quelques découvertes surprenantes. Comme le fait que, cinq semaines après leur envol, les jeunes aigles entreprennent déjà de grandes excursions qui peuvent durer jusqu’à onze jours et les mener à 100 km de leur lieu de naissance. Nous sommes impatients de découvrir les autres secrets que les aigles voudront bien nous dévoiler.

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Vigilance de mise pour le martinet à ventre blanc

août 2020

Aucun pays d’Europe centrale ne compte autant de martinets à ventre blanc nichant sur des bâtiments que la Suisse. Sur les plus de 2000 couples qu’accueille le pays, plus de 80 % nichent sur des bâtiments hauts et des ouvrages de génie civil. Cette situation profite à la protection de l’espèce, mais pose aussi quelques défis.

Le martinet à ventre blanc est l’une des rares espèces d’oiseaux qui bénéficient d’un intérêt et d’efforts de conservation depuis si longtemps. En Italie en particulier, on sait que des tours ont été intentionnellement équipées de nichoirs en grand nombre il y a plusieurs siècles pour « cueillir » les jeunes martinets – c’està- dire les manger. En Suisse aussi, on appréciait les jeunes martinets bien gras. Il est ainsi établi que la cathédrale de Berne accueillait déjà une grande colonie autour de 1768/69, et une autre sur la tour St-Christophe. La chronique rapporte que les jeunes constituaient un mets fort goûteux. Bien heureusement, la disposition des habitants envers les martinets a évolué ! Il n’en reste pas moins que, comme à la fin du 19e siècle lorsque les martinets durent déménager à cause de la démolition de la tour, ces oiseaux restent encore aujourd’hui soumis aux activités humaines.

Actuellement, les martinets à ventre blanc nichent dans une septantaine de localités suisses. Chiasso, Berne, Fribourg, Lucerne et Zurich hébergent les plus grandes colonies. Ils choisissent souvent pour nicher des bâtiments dominants et exposés comme les églises, les hôpitaux, les grands immeubles et les ponts. Il n’est pas rare qu’il s’agisse de bâtiments historiques, spécialement attrayants pour les oiseaux. Une fois qu’un couple s’est installé à un endroit, il lui reste le plus souvent fidèle. A cause de cette fidélité marquée au site de reproduction, les mesures de conservation du martinet à ventre blanc constituent un défi particulier.

Il est ainsi difficile d’attirer l’attention des martinets sur de nouveaux lieux de nidification et de les inciter à déménager. Il arrive en effet très régulièrement que des bâtiments abritant des sites soient rénovés ou transformés, et il n’est pas toujours possible de conserver les sites. A d’autres endroits, des conflits peuvent surgir avec les habitants, notamment lorsque les oiseaux entrent dans leur nid directement au-dessus de l’entrée et que des fientes tombent au sol. On peut aménager un site de nidification de remplacement à proximité, mais les oiseaux n’adoptent pas toujours cette solution, loin s’en faut. Et contrairement au martinet noir, le martinet à ventre blanc ne réagit pour ainsi dire pas aux enregistrements des cris de son espèce. La situation est encore plus difficile quand un site de nidification est détruit. C’est le cas en ce moment à l’hôpital cantonal de Frauenfeld, par exemple. L’association de protection de la nature et des oiseaux de Frauenfeld a eu connaissance en 2012 déjà des projets de démolition. Par bonheur, les maîtres d’ouvrage et les architectes se sont montrés dès le début très ouverts à la mise à disposition de nouveaux abris pour les martinets. Sur les conseils de la Station ornithologique, des nichoirs de substitution ont été montés sur un bâtiment voisin dès 2013. Mais il a fallu attendre le printemps 2020 pour que les martinets les inspectent. Des nichoirs ont également été installés au bord de la toiture du nouvel hôpital érigé dans l’intervalle – un défi sur le plan architectural au vu de sa structure en rien comparable à celle de l’ancien bâtiment. Les martinets doivent en plus changer leurs habitudes, puisqu’ils ne trouvent plus de caissons de stores sur le nouveau bâtiment. L’heure de vérité sonnera possiblement en 2021, à la démolition de l’ancien hôpital : on verra alors si les efforts ont payé, et si les martinets restent fidèles à Frauenfeld.

A Olten, la situation a été difficile jusqu’à maintenant pour les martinets à ventre blanc. En 1978, deux couples y nichaient, mais le site a manifestement disparu ensuite. Des tentatives d’implantation sur l’hôtel de ville vers 1990 se sont soldées par des échecs. Ce n’est qu’en 2013 qu’un couple nicheur a été redécouvert dans la ville. La population a ensuite augmenté remarquablement vite pour atteindre une dizaine de couples. Au printemps 2020, l’association ornithologique d’Olten (OVO) a tenté d’apporter une amélioration décisive à la situation en installant un grand nombre de nichoirs, en collaboration avec l’entreprise ALPIQ. On a observé des martinets entrer dans les nouveaux nichoirs en mai déjà, ce qui augure bien de l’établissement d’une population nicheuse stable dans la cité du bord de l’Aare.

Les martinets à ventre blanc demandent souvent un suivi et un engagement permanents, que ce soit pour contrôler et nettoyer les nichoirs ou sensibiliser les propriétaires. A cela s’ajoutent des mesures de sauvetage parfois urgentes, par exemple pour un oiseau accidenté, des jeunes tombés du nid ou une rénovation qui menace d’avoir lieu au mauvais moment. Ce n’est que grâce à l’implication constante d’un grand nombre d’ornithologues amateurs et d’associations de protection des oiseaux que les populations de cette espèce ont connu une évolution positive ces dernières décennies. La Station ornithologique remercie chaleureusement tous ces acteurs. Nous appelons à continuer de veiller attentivement sur les colonies, et à voir comme une chance les menaces de rénovations. Elles sont en effet autant d’opportunités à saisir pour offrir de nouveaux espaces de nidification et désamorcer les conflits. La Station ornithologique, quant à elle, partage volontiers sa longue expérience et se tient à disposition pour conseiller sur place les protectrices et protecteurs des martinets engagés dans les actions concrètes.

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Assainissement des rivières et protection des oiseaux

avril 2020

La pauvreté structurale et les aménagements en travers du lit mettent à mal les cours d’eau. Les lacs de retenue voient les sédiments s’accumuler tandis qu’ils manquent en aval. La protection des oiseaux doit être prise en compte lors de l’assainissement du régime de charriage.

Presque tous les grands cours d’eau de Suisse ont été fortement modifiés au cours des derniers siècles. Les zones alluviales ne sont pas les seules perdantes : un peu partout, le processus naturel de transport des sédiments – pierres, gravier, sable, limon – est empêché par la présence d’ouvrages transversaux. Les sédiments forment souvent des couches de plusieurs mètres de haut en amont des barrages. Cette zone d’accumulation subit un atterrissement rapide, alors que se crée, en aval de l’ouvrage, un déficit en sédiments causant une érosion indésirable du lit. En l’absence de matériaux activement charriés, les bancs de gravier et les zones de frai importantes pour les poissons viennent à manquer. La rivière s’enfonce toujours plus dans son lit, ce qui à long terme entraîne l’abaissement du niveau de la nappe phréatique. Les dernières zones humides qui subsistent dans les vallées fluviales s’assèchent ainsi de plus en plus. Pourtant, la loi sur la protection des eaux stipule que les modifications du régime de charriage qui provoquent des atteintes importantes aux animaux, aux plantes ou à leurs habitats sont interdites. Pour remédier à ce sérieux manquement, les cantons sont en train de statuer sur l’assainissement du régime de charriage. Les exploitants des centrales hydrauliques ont deux options :

  1. Utiliser l’impétuosité de l’eau comme énergie naturelle pour le transport, et ouvrir la retenue (« vidange »).
  2. Entreprendre de coûteux dragages dans les lacs de retenue et transporter les sédiments par voie terrestre en aval de l’ouvrage.

 
La première variante semble globalement plus (éco-) logique, mais elle présente des inconvénients de taille : l’installation de barrages sur différents cours d’eau a créé des zones humides et des habitats de substitution essentiels en Suisse – eldorado pour les oiseaux aquatiques, les poissons, et d’autres animaux et plantes. Les systèmes alluviaux naturels ayant été largement détruits, ces habitats représentent souvent le dernier refuge d’espèces spécialisées. Certains de ces habitats de substitution portent des noms bien connus : retenues de Klingnau, Unterlunkhofen, Wohlensee, Rhône- Verbois, Niederried et Kaiseraugst… Le conflit d’intérêts est on ne peut plus clair lorsqu’une réserve d’oiseaux d’eau et de migrateurs (réserve OROEM) d’importance nationale voire internationale se trouve en amont du barrage. Si les secteurs d’eau peu profonde s’assèchent complètement plusieurs fois par an à cause d’une vidange, l’objectif de ces réserves OROEM – garder sauf un lieu d’escale pour les oiseaux d’eau et migrateurs – est de toute évidence fortement compromis.

Les effets d’une vidange

Lors d’une vidange, on utilise les crues naturelles pour faire passer en aval de l’ouvrage – ouvert – les sédiments qui se sont déposés en amont. Comme ils se sont souvent accumulés depuis des décennies, ils doivent d’abord être rendus mobiles, ce qui nécessite un fort courant. Pour que l’eau s’écoule avec la force requise, il arrive que toute la retenue doive être vidée, provoquant une crue prononcée en aval. Pendant la saison de reproduction, elle peut avoir des conséquences négatives sur les oiseaux nichant sur le gravier. La Station ornithologique suisse est de ce fait très critique envers la mobilisation des sédiments au sein des réserves dans lesquelles l’objectif de protection est menacé. Lorsque qu’un assainissement du régime de charriage est prévu, nous recommandons d’élaborer des solutions au cas par cas, afin que les oiseaux puissent aussi tirer leur épingle du jeu au niveau local.

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Un phénix renaît de ses cendres

août 2019

16 ans se sont écoulés depuis le catastrophique incendie de forêt au-dessus de Loèche. Pour surprenant que ce soit, la surface dévastée est devenue un habitat important pour de nombreuses espèces animales et végétales menacées.

Ça vrombit et stridule, abeilles et papillons innombrables volettent au-dessus d’une mer de fleurs, les rougequeues à front blanc et les bruants fous chantent à la cime des arbres, une perdrix bartavelle cacabe au loin et, la nuit venue, l’engoulevent fait résonner son bourdonnement monotone. On dirait le Sud. France ? Italie ? Grèce peut-être ? Les arbres morts carbonisés livrent la clé de l’énigme : nous sommes au-dessus de Loèche, en Valais, sur la surface de 300 hectares qui a vu sa forêt partir en fumée en août de l’été record 2003, suite à un incendie d’origine criminelle.

Des espèces menacées colonisent la surface

Pour les humains l’incendie de Loèche a été une catastrophe. Durant trois semaines, les pompiers, la protection civile, la police, les ambulanciers, les secouristes en montagne, les services forestiers et l’armée, avec deux compagnies et trois hélicoptères, ont été sur le pied de guerre pour tenter de maîtriser le feu. Et seulement trois ans après, le nombre d’espèces végétales de la zone incendiée dépassait celui de la forêt voisine. Même évolution pour les insectes : le secteur touché par le feu montrait un nombre d’espèces d’abeilles plus de deux fois supérieur et un nombre d’individus six fois plus élevé que dans la forêt d’à côté. Près d’un tiers des Cérambycidés, des Buprestidés et des carabes recensés dans le secteur brûlé figurent dans la Liste Rouge. Surprise aussi chez les oiseaux : le rougequeue à front blanc, de plus en plus rare, y a atteint sa plus grande densité suisse. Ces observations démontrent de manière impressionnante la capacité de la nature à recoloniser en peu de temps des surfaces dévastées.

Des perturbations aux conséquences positives

Pourquoi donc sont-ce précisément les espèces menacées qui colonisent la zone incendiée ? De même que les tempêtes et les inondations, les incendies de forêt sont considérés comme des perturbations naturelles. De façon plus neutre, on les décrit aussi comme des processus dynamiques. Un habitat est en général dominé par des espèces compétitives donc fréquentes, appelées « généralistes ». Les espèces peu compétitives, à l’inverse, ne sont fréquentes que lorsque prévalent des conditions particulières, dans les marais par exemple, ou là où les espèces compétitives sont décimées par les processus dynamiques, libérant ainsi la place pour les espèces peu compétitives – appelées « spécialistes ». Celles-ci sont souvent pionnières : elles sont les premières à recoloniser un milieu devenu libre. Comme on a fait disparaître de nombreux processus dynamiques pour protéger les humains – en rectifiant les cours d’eau ou en installant des paravalanches par exemple – beaucoup de spécialistes figurent sur la Liste Rouge en Suisse. La sécurité s’en trouve augmentée mais on obtient des habitats « fixes ». Ce sont les généralistes qui en profitent.

Le feu pour protéger la nature ?

En Suisse, les feux de forêt sont relativement rares et surviennent avant tout en Valais, au Tessin et aux Grisons. Comme le démontre l’incendie de Loèche, le feu peut avoir des effets positifs sur la nature, malgré tous les risques qu’il représente. Les acteurs de la protection de la nature doivent se poser la question de son usage, local et contrôlé, à des fins conservatoires. Cette réflexion doit prendre en considération le fait que la Suisse ne compte que très peu d’endroits qui ne soient pas habités ou utilisés par les humains. De plus, bon nombre de forêts protègent les villages, les routes et d’autres structures humaines, comme c’était le cas pour 20 % de la surface qui a brûlé à Loèche, où de coûteux reboisements sont maintenant nécessaires pour restaurer la fonction protectrice de la forêt.

Les incendies peuvent avoir des effets extrêmement positifs, mais, dans les régions qui ne connaissent pour ainsi dire pas de feux naturels, des conséquences négatives sont également possibles. L’exposition peut également jouer un rôle. Le feu de forêt qui a détruit près de 100 hectares à Viège en 2010 n’a pas mené à la même diversité spécifique qu’à Loèche, du moins pour les oiseaux. Le merle de roche et la perdrix bartavelle sont ainsi totalement absents, et le bruant fou, le pipit des arbres et le rougequeue à front blanc n’atteignent pas les mêmes densités qu’à Loèche – qui est un versant sud, attrayant pour les espèces thermophiles tandis que Viège est un versant nord, nettement moins favorable.

A ces facteurs s’ajoute celui de la faisabilité, qui complique encore les choses. Comment peut-on mettre le feu de façon contrôlée à une forêt et garantir que l’incendie reste sous contrôle ? En outre, les structures favorisées par le feu ne restent présentes que pour une période relativement courte : après quelques années, la succession naturelle redonne l’avantage aux espèces généralistes.

Tous ces éléments concourent à rendre très difficiles l’inclusion du feu dans la législation sur la protection de la nature ainsi que son usage dans la pratique. Cependant, les résultats livrés par des recherches telles que celle menée à Loèche peuvent soutenir la discussion sur l’usage du feu dans la conservation de la nature. Peut-être sera-t-il un jour possible de préserver la sécurité et les intérêts humains tout en utilisant le grand potentiel qu’offre le feu. Les rougequeues à front blanc ne s’en plaindront pas !

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Les corneilles – insolentes ou mal comprises ?

avril 2019

Rares sont les oiseaux qui ont affaire à autant de préjugés que la famille des Corvidés. Une meilleure compréhension des interactions écologiques et du comportement de ces oiseaux peut infirmer les idées fausses à leur sujet et désamorcer les conflits.

En Suisse, les effectifs de la majorité des espèces de Corvidés sont en nette augmentation. La pie bavarde, la corneille noire et le corbeau freux, en particulier, sont désormais des nicheurs fréquents dans les villes et villages. Ces oiseaux, qui montrent une grande capacité d’adaptation, profitent des bonnes conditions trophiques et de l’absence de prédateurs des zones urbaines. Les oiseaux y sont par définition à proximité immédiate des humains, ce qui provoque des conflits à répétition : le bruyant remue-ménage des corbeaux freux et leurs déjections jonchant le sol des colonies ne sont pas forcément du goût des habitants ; de même ceux-ci peuvent déplorer que la nichée d’un petit passereau qui a élu domicile dans leur jardin soit pillée par une corneille ou une pie.

Impacts sur les petits passereaux

On entend souvent dire que les Corvidés décimeraient voire feraient disparaître les populations de petits passereaux des agglomérations. Certes, les petits oiseaux, leurs oeufs et leurs oisillons, même s’ils ne jouent qu’un rôle mineur dans l’alimentation des adultes, sont importants dans celles des jeunes. En donnant à leurs rejetons une nourriture riche en protéines, les Corvidés leur offrent un bon départ dans la vie. Exactement comme un aigle royal qui ravitaille sa descendance avec des marmottes. A l’échelle de la Suisse, les Corvidés n’ont pas d’influence sur l’évolution démographique des autres oiseaux. La plupart des petits oiseaux conduisent plusieurs nichées par an et peuvent ainsi compenser les pertes. Les recensements annuels du « monitoring des oiseaux nicheurs répandus » de la Station ornithologique montrent que les populations du merle noir, du rougegorge, de la mésange charbonnière et de nombreuses autres espèces ont nettement augmenté ces dernières années, bien que leurs nids puissent être pillés par les Corvidés.

Mais il n’empêche qu’observer le pillage d’un nid par un Corvidé est un crève-coeur. Pour aider les petits oiseaux, on peut planter des arbustes épineux denses et des ligneux indigènes offrant un bon couvert – épine noire, aubépine et sureau noir, par exemple. Ces essences leur offrent des sites de nidification relativement sûrs.

Impacts sur les rapaces

Qu’un Corvidé prenne un rapace en chasse, et les sympathies se révèlent sans équivoque : le Méchant Corvidé poursuit le Gentil Rapace. Les rapaces ne sont pourtant pas chassés sans raison : les Corvidés expulsent ainsi un prédateur potentiel hors de leur territoire pour se protéger et défendre leurs jeunes. Ils sont en effet des parents dévoués qui portent un soin très attentif à leurs petits. Un comportement qui serait vu comme de l’amour parental chez d’autres animaux passe pour de la malveillance lorsqu’il s’agit des Corvidés. Pourtant, leurs attaques sur les rapaces sont au pire pénibles pour ces derniers, mais n’ont aucun impact sur les populations : les effectifs de la plupart des rapaces augmentent depuis les années 1990.

Conflits de voisinage

Au contraire de la corneille noire qui niche en couple, le corbeau freux niche en colonies. Une majorité des 5800 à 7300 couples de Suisse se trouve en ville. C’est surtout dès le mois de mai, lorsque les deux parents nourrissent leur descendance, que les colonies peuvent devenir bruyantes, ce qui peut provoquer les plaintes des habitants. La communication acoustique joue cependant un rôle extrêmement important chez cette espèce sociale. Les mesures de volume sonore ont de plus montré que les cris des corbeaux freux sont significativement moins bruyants que le trafic. Le fait que ces cris soient malgré tout décrits comme plus dérangeants montre à quel point ces oiseaux ne sont pas dans les petits papiers des humains. Les salissures occasionnées par les déjections constituent un autre enjeu de conflit, a fortiori lorsque des places de parc, des bancs, des places de jeux ou des arrêts de bus se trouvent sous les nids.

De nombreuses méthodes ont déjà été testées pour empêcher que les corbeaux freux ne s’établissent en ville. Coupes d’arbres plus fréquentes, pièges, effarouchement optique, rayons laser, notamment, ont été employés sur différents sites avec un succès varié. La plupart du temps, ces essais ont eu pour conséquence la création de nouvelles colonies dans les environs. Le problème s’est vu déplacé, mais pas résolu. Du point de vue de la Station ornithologique, les mesures doivent cesser au début de la période de protection, à mi-février. Il est indispensable de documenter les actions menées et leurs impacts pour en tirer les enseignements permettant, le cas échéant d’optimiser les actions ultérieures.

Les Corvidés et l’agriculture

Les Corvidés trouvent leur nourriture non seulement en ville, mais également dans les zones agricoles ouvertes. A certaines saisons, les plantes cultivées peuvent constituer une part importante de leur alimentation. Bien que certaines exploitations puissent être fortement touchées, les études ont évalué comme faible le dommage à l’échelle de la branche. Les Corvidés sont cependant, en parallèle, appréciés des agriculteurs car ils consomment notamment des charognes, des mollusques et des micromammifères. Les dégâts dans les cultures sont avant tout le fait d’oiseaux non nicheurs qui se rassemblent en grands groupes. Les nicheurs, quant à eux, ne causent quasiment pas de dégâts. Par ailleurs, les nids de corneille et de pie sont utilisés par le hibou moyen-duc et le faucon crécerelle.

La meilleure méthode pour tenir les Corvidés éloignés des cultures est la prévention. Planter des haies et des bosquets offre un couvert à leurs prédateurs. Lorsque les Corvidés ne se sentent pas en sécurité, ils réduisent la durée de leur séjour dans les champs. Le choix du moment des semailles peut aussi prévenir les dommages. Si on doit malgré tout chasser les Corvidés, il faut faire preuve d’imagination et alterner les moyens car ces oiseaux intelligents apprennent vite, et quelques jours suffisent pour qu’ils ne réagissent plus aux mesures répulsives. Les rubans plastique de couleur, les girouettes et les appareils à effet répulsif acoustique et/ou visuel dispensent une certaine protection – les ballons gonflés à l’hélium étant particulièrement efficaces. Les détails garantissant une utilisation correcte de ces dispositifs sont présentés dans la fiche

« Les corvidés et l’agriculture ». L’intensification de la chasse ne constitue pas quant à elle une solution durable à ces conflits.

Le casse-tête de la chasse

Contrairement à une opinion répandue, les pies et les corneilles ne sont pas protégées et peuvent donc être chassées, en dehors de la période de protection. Depuis 2012, le corbeau freux est lui aussi chassable, mais il bénéficie d’une période de protection du 16 février au 31 juillet. Entre 2010 et 2017, 9762 corneilles et 1386 pies ont été tirées par année, en moyenne, selon la statistique fédérale de chasse. Le nombre de corbeaux freux tués a littéralement explosé ces dernières années : 4 individus tirés en 2013, contre 200 en 2017 ! Difficile dans ces conditions de parler de protection. Toutefois, il n’est guère réalisable de réduire durablement les effectifs par la chasse intensive, et ce pour plusieurs raisons : d’une part, la chasse est très laborieuse parce qu’après peu de temps, les oiseaux reconnaissent individuellement les chasseurs et leur véhicule, grâce à leur grande intelligence, et ils prennent le large à temps. D’autre part, pour des raisons de sécurité la chasse n’est pas praticable en zone construite.

En outre, la chasse annule plusieurs mécanismes de régulation naturels qui empêchent la croissance illimitée des effectifs. Lorsque la densité de population est élevée, la proportion des individus non nicheurs augmente, ce qui occasionne des dérangements dans l’élevage des jeunes, et réduit le succès de reproduction. De plus, les agressions entre nicheurs voisins augmentent avec la densité. La réduction temporaire des effectifs par la chasse annule les mécanismes de régulation naturels qui se mettent en place quand la densité est élevée. Par conséquent, les effectifs retrouvent très vite leur taille précédente.

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Bûcheronnage en été et protection des oiseaux

décembre 2018

D’un point de vue écologique, utiliser le bois est sensé. Cependant, avec l’accroissement de l’exploitation du bois y compris en été, on constate une nette augmentation des dérangements, et des nichées sont détruites. Pour ne pas nuire aux oiseaux en pleine nidification, il convient de renoncer aux travaux forestiers entre avril et août.

L’utilisation du bois est judicieuse d’un point de vue écologique, car il est une matière première renouvelable. En l’exploitant correctement, on peut de plus exercer une influence positive sur nombre d’oiseaux des forêts – par un mélange adéquat de surfaces jeunes et âgées, et en évitant la création de grandes surfaces uniformes et monotones, par exemple. Une exploitation favorisant la forêt claire peut être bénéfique à de nombreuses végétaux et animaux. Quelques oiseaux spécialisés peuvent aussi profiter de ces forêts claires : l’engoulevent, la tourterelle des bois et le pic mar, entre autres.

Cependant, le bûcheronnage provoquent aussi des dérangements. Actuellement, rien ne laisse à penser qu’il constitue un problème au niveau des populations, tant qu’ils a lieu en hiver. Ces dernières années cependant, on constate une augmentation des coupes de bois à la belle saison. C’est devenu intéressant du point de vue commercial, car des techniques nouvelles permettent de mieux faire sécher le bois rempli de sève. De plus, on peut ainsi engager machines et personnel toute l’année. Toutefois, si la récolte du bois tombe sur la période de reproduction, les dérangements ont un impact beaucoup plus fort sur les oiseaux. Les nids, les œufs et les poussins ne sont pas mobiles, ce qui en fait souvent les victimes de travaux forestiers même légers. Par ailleurs, les oiseaux abandonnent souvent leur nichée suite à un dérangement, ou renoncent même à nicher. Le succès de reproduction en pâtit.

Ces échecs de reproduction sont-ils problématiques à l’échelle des populations ? La réponse diffère d’une espèce à l’autre et dépend de la surface touchée par les travaux. Il est probable que le bûcheronnage estival n’a quasiment pas d’influence sur l’effectif de la plupart des nicheurs fréquents et répandus, comme les fringilles ou les mésanges. Il en va autrement pour certaines espèces plus rares aux effectifs plus faibles et aux exigences spéciales. Le grand tétras, le pic cendré, des rapaces comme la bondrée et le faucon hobereau, et quelques autres espèces, sont beaucoup plus sensibles aux dérangements. On ne connaît les emplacements précis des nids que pour une minorité de ces espèces ; il est ainsi quasiment impossible d’en tenir compte à l’échelle d’une petite surface. Pour cette raison, la Station ornithologique recommande de renoncer aux travaux de bûcheronnage en forêt entre avril et août. Les espèces présentes et l’altitude de la coupe sont les principaux facteurs permettant de déterminer la période pour les travaux.

Il est important de souligner que la période de reproduction de nombreuses espèces (rapaces diurnes et nocturnes, pics, gallinacés etc.) débute avant avril, et que la nidification du pigeon colombin, de la bondrée et du faucon hobereau peut durer jusque tard au mois d’août. C’est pourquoi, durant la reproduction un peu plus longue de ces oiseaux, il convient de renoncer aux travaux forestiers dans les peuplements de vieux bois. En cas de soupçon ou de preuve de nidification de ces espèces, il faut renoncer à tous travaux jusqu’à la mi-août.

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Entretien des ligneux en terrain privé

décembre 2018

A la fin du printemps, les autorités appellent régulièrement les propriétaires à tailler leurs haies et arbustes. Pour les oiseaux, c’est pourtant un moment bien mal choisi, car de nombreux nicheurs sont en pleine reproduction.

Jardins et zones résidentielles offrent de nombreux moyens de créer des habitats variés et des structures de toutes sortes pour la faune et la flore indigènes. Les exigences des oiseaux quant à leur habitat sont de deux natures : ils ont besoin d’une part d’un lieu sûr pour élever leurs petits, et d’autre part de nourriture en suffisance pour eux-mêmes et leur progéniture.

Les jeunes sont très souvent nourris d’insectes, riches en énergie, mais après la période de nidification et jusqu’en hiver, les fruits et les baies sont essentiels. Il est donc bon de planter au jardin des arbustes à baies indigènes, qui offrent le plus de nourriture aux oiseaux. Ils abritent aussi les nids des espèces qui n’utilisent pas les nichoirs ni les cavités d’arbres ou de bâtiments. Certaines espèces nichent de préférence dans les arbustes denses et épineux, qu’ils soient agencés en bosquets ou en haies.

Les arbustes épineux fournissent couvert et abri non seulement pour le nid, mais aussi pour les jeunes sur le point de s’envoler. Il est important que les oiseaux ne soient pas perturbés pendant la construction du nid, la couvaison et l’élevage des jeunes. Elaguer des arbustes pendant la période de reproduction peut entraîner jusqu’à l’abandon de la nichée. La coupe doit donc être effectuée à d’autres moments. Pourtant, les autorités invitent les propriétaires à tailler les haies et les arbustes même pendant cette période sensible – sur la base de directives variées, notamment concernant les voies de circulation et les limites de voisinage. Des informations plus précises peuvent être obtenues auprès des administrations communales.

Dénouer ce conflit ne peut passer que par une planification et un entretien préventif, en hiver déjà. C’est entre novembre et mars que les travaux perturbent le moins les plantes et les oiseaux. A cela s’ajoute qu’à cette période la structure des branches est bien visible, ce qui permet de tailler en respectant au mieux la forme de croissance naturelle des plantes. Pour que les routes et les chemins restent dégagés, des tailles conséquentes sont indiquées. Idéalement, c’est déjà au moment de planter les arbustes qu’il faut prévoir une distance suffisante avec les voies de passage. Tenir compte de la hauteur et de la largeur que peut atteindre l’essence plantée à l’endroit concerné permet de maintenir un espace suffisant entre la haie et le chemin, et ce pendant des années. La taille n’est alors pas nécessaire au printemps, même en cas de forte croissance.

Par égard pour la faune, les arbustes fruitiers devraient être taillés le plus tard possible, car ils représentent une source de nourriture importante. En automne, les feuilles mortes peuvent être laissées au sol sous les arbustes – l’idéal pour la constitution d’une strate herbacée. Il n’est donc pas toujours nécessaire de hacher ou éliminer les déchets de coupe : on peut les rassembler en un tas qui sera précieux.

Les haies sont particulièrement accueillantes pour les nids des oiseaux lorsqu’elles sont très entrelacées. C’est pourquoi il faut veiller, quand on entretient les arbustes, à ne pas trop les éclaircir et à les tailler toujours aux mêmes nœuds. L’arbuste peut ainsi produire une ramification solide et des fourches adéquates pour les nids.

Pour d’autres informations sur la taille des haies et l’entretien du jardin dans le respect de la nature, vous pouvez consulter les fiches pratiques sur la protection des oiseaux éditées par la Station ornithologique en collaboration avec BirdLife Suisse.

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Protéger les oiseaux contre l’électrocution

août 2018

Certains pylônes de lignes aériennes à moyenne tension représentent un risque mortel pour les oiseaux. Un certain nombre de mâts dangereux ont déjà été assainis, mais il reste beaucoup à faire. Il faut également réduire un autre risque d’électrocution : les lignes électriques des chemins de fer.

Pour les oiseaux de grande envergure, les mâts à moyenne tension sans isolation sont dangereux. Selon le type de construction, les oiseaux de la taille d’un faucon peuvent déjà être concernés. Lorsqu’un oiseau touche deux éléments conducteurs ou que, depuis son poste d’observation sur le mât, il touche un élément conducteur, il se produit un court-circuit ou un défaut à la terre. Pour l’oiseau, les deux scénarios sont généralement mortels.

Le grand-duc d’Europe et la cigogne blanche sont particulièrement concernés par ce risque, alors que tous deux sont classés prioritaires pour la conservation des espèces. Une étude de l’Université de Berne a montré que l’électrocution est responsable de la moitié de toutes les morts causées par l’être humain chez les jeunes grands-ducs d’Europe. Sans les accidents d’électrocution liés aux mâts à moyenne tension, la population du grand-duc en Valais pourrait tripler en huit ans ! Le canton des Grisons aurait quant à lui assez de place pour abriter deux fois plus de territoires de grands-ducs que le nombre actuel, qui est de 25-35. Enfin, 19 % des cigognes blanches baguées retrouvées mortes en Suisse sont identifiées comme victimes d’électrocution. La nécessité d’agir n’est donc plus à démontrer.

On sait quels types de mâts sont dangereux, et on sait également quelles sont les mesures à prendre. La Station ornithologique est allée plus loin, en identifiant les régions où l’assainissement du réseau à moyenne tension en Suisse doit être prioritaire pour le grandduc d’Europe et la cigogne blanche. Elle a également fait l’inventaire, en Engadine avec des partenaires, et en Valais, des mâts à moyenne tension qui présentent un danger, qui sont au nombre de plus de 250 respectivement presque 1500. Dans les deux régions, les responsables de réseaux ont retroussé leurs manches : en Engadine, un cinquième de tous les pylônes, dont une bonne moitié des mâts particulièrement dangereux, ont été assainis. Bonne nouvelle, ces mesures ont d’ores et déjà entraîné une baisse des accidents mortels. Il faut maintenant que cet assainissement se poursuive à large échelle dans d’autres régions.

Les chemins de fer aussi…

En Engadine, en collaboration avec les Chemins de fer rhétiques (RhB), la Station s’est également attaquée au problème posé par les lignes de contact et les caténaires des trains. Outre les collisions avec des trains, les grands-ducs peuvent en effet aussi être victimes d’électrocution par les lignes de contact, comme le montrent les brûlures constatées sur des victimes.

Pour commencer, en été-automne 2017, David Jenny (Station ornithologique) a installé avec le concours des RhB des pièges photographiques sur neuf mâts de caténaires, à proximité de sites de nidification de grands-ducs d’Europe. L’analyse de près de 400 photos a montré, outre des faucons crécerelles, des hiboux moyen-duc, des chocards à bec jaune et d’autres espèces de corvidés, quelques grands-ducs d’Europe. Des mesures ont ensuite pu être proposées sur cette base. Les Chemins de fer rhétiques lanceront en septembre l’assainissement des premiers pylônes de lignes de contact.

La situation évolue dans le bon sens. Si tout se passe bien, le transport de courant – et non plus seulement sa production – se fera de manière respectueuse de l’environnement.

Les chemins de fer aussi…

En Engadine, en collaboration avec les Chemins de fer rhétiques (RhB), la Station s’est également attaquée au problème posé par les lignes de contact et les caténaires des trains. Outre les collisions avec des trains, les grands-ducs peuvent en effet aussi être victimes d’électrocution par les lignes de contact, comme le montrent les brûlures constatées sur des victimes.

Pour commencer, en été-automne 2017, David Jenny (Station ornithologique) a installé avec le concours des RhB des pièges photographiques sur neuf mâts de caténaires, à proximité de sites de nidification de grands-ducs d’Europe. L’analyse de près de 400 photos a montré, outre des faucons crécerelles, des hiboux moyen-duc, des chocards à bec jaune et d’autres espèces de corvidés, quelques grands-ducs d’Europe. Des mesures ont ensuite pu être proposées sur cette base. Les Chemins de fer rhétiques lanceront en septembre l’assainissement des premiers pylônes de lignes de contact.

La situation évolue dans le bon sens. Si tout se passe bien, le transport de courant – et non plus seulement sa production – se fera de manière respectueuse de l’environnement.

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Voyant au vert pour l’alouette lulu

août 2018

Les vignobles du Valais accueillent environ la moitié de la population nicheuse suisse de l’alouette lulu. Un projet de recherche s’est intéressé ces dernières années aux exigences des alouettes lulus valaisannes en matière d’habitat en lien avec les méthodes d’exploitation.

Bien que la population de l’alouette lulu ait augmenté en Suisse depuis 2000, les 300 couples du pays représentent un nombre très faible de nicheurs. C’est la raison pour laquelle cette espèce figure sur la Liste Rouge dans la catégorie « vulnérable » en Suisse, et fait partie des espèces prioritaires pour lesquelles des mesures de conservation spécifiques sont prises. Dans notre pays, on peut l’observer surtout dans les pâturages du Jura, ainsi que dans les vignobles du nordest de la Suisse, autour de Genève et en Valais. Environ la moitié des couples nicheurs se trouvent en Valais. Son chant mélodieux, qui vaut à l’espèce son nom scientifique de genre « Lullula » et son nom vernaculaire français, se fait entendre tôt dans l’année – déjà à mi-février. Durant ces semaines de fin d’hiver, on repère souvent l’alouette lulu à la mélodie ininterrompue qu’elle émet en vol, haut dans le ciel. Dès le début de la nidification à fin mars, les oiseaux se font cependant très discrets, restant la plupart du temps au sol, bien camouflés, en quête de nourriture ou déjà sur les nids. Pour se nourrir pendant la nidification, qui s’étend de mars à juillet, l’alouette lulu dépend principalement des insectes qu’elle débusque de préférence dans les habitats à végétation rase.

Des conditions de vie contrastées dans les vignobles valaisans

Les vignobles du Valais représentent un habitat extrême, car la végétation au sol y est totalement éliminée à coup d’herbicides sur encore 80% des parcelles. Les vignobles ressemblent donc souvent à des déserts. L’emploi des herbicides s’explique avant tout par la sécheresse du climat : les viticulteurs veulent éviter une trop grande concurrence pour l’eau et les nutriments entre la vigne et d’autres plantes, et détruisent par conséquent les « mauvaises herbes ». Depuis quelques années pourtant, on peut constater un changement dans les méthodes d’exploitation – autorisant une couverture végétale et devenant plus écologiques. Le nombre de vignobles végétalisés est ainsi en augmentation, ce qui conduit au paysage actuel, très contrasté : les parcelles végétalisées apparaissent souvent comme autant d’oasis parmi des surfaces désertiques traitées aux herbicides. Dans un certain nombre de régions, elles sont cependant relativement isolées des autres parcelles végétalisées. Le fait que la plus grande partie de la population suisse d’alouettes lulus niche dans un habitat si extrême soulève une série de questions que la Station ornithologique et l’Université de Berne ont étudiées ces dernières années.

Des conditions de vie contrastées dans les vignobles valaisans

Les vignobles du Valais représentent un habitat extrême, car la végétation au sol y est totalement éliminée à coup d’herbicides sur encore 80% des parcelles. Les vignobles ressemblent donc souvent à des déserts. L’emploi des herbicides s’explique avant tout par la sécheresse du climat : les viticulteurs veulent éviter une trop grande concurrence pour l’eau et les nutriments entre la vigne et d’autres plantes, et détruisent par conséquent les « mauvaises herbes ». Depuis quelques années pourtant, on peut constater un changement dans les méthodes d’exploitation – autorisant une couverture végétale et devenant plus écologiques. Le nombre de vignobles végétalisés est ainsi en augmentation, ce qui conduit au paysage actuel, très contrasté : les parcelles végétalisées apparaissent souvent comme autant d’oasis parmi des surfaces désertiques traitées aux herbicides. Dans un certain nombre de régions, elles sont cependant relativement isolées des autres parcelles végétalisées. Le fait que la plus grande partie de la population suisse d’alouettes lulus niche dans un habitat si extrême soulève une série de questions que la Station ornithologique et l’Université de Berne ont étudiées ces dernières années.

Les alouettes lulu amatrices de vignobles végétalisés riches en espèces

Dans un premier temps, l’équipe de chercheurs souhaitait comprendre dans quels vignobles les alouettes lulus s’établissent de préférence, et si elles privilégient l’un des deux types d’exploitation « végétalisé » ou « non végétalisé ». Comme il devient difficile de trouver et d’observer les oiseaux lorsqu’ils commencent à nicher, la télémétrie a été utilisée pendant trois saisons de nidification pour identifier les endroits où ils sont actifs. En parallèle, une recherche des nids a été effectuée dans les vignobles pour obtenir des informations concernant les préférences de l’espèce quant aux sites de nidification. De plus, la densité d’insectes des différents vignobles a été étudiée ; l’utilisation de l’habitat par les oiseaux insectivores est en effet largement déterminée par la quantité et la disponibilité de la nourriture. L’équipe de recherche a relevé que plus la couverture végétale des vignobles était importante et diversifiée, plus la densité d’insectes y était élevée. Cela explique à son tour la façon dont l’alouette lulu utilise son habitat. Les résultats montrent en effet clairement que les alouettes lulu privilégient non seulement les vignobles végétalisés pour établir leur territoire, mais surtout ceux qui montrent une communauté végétale plus diversifiée. La diversité de la structure de la végétation est aussi apparue importante pour satisfaire les différentes exigences de l’alouette lulu. Pour chercher leur nourriture, les oiseaux choisissent des parcelles végétalisées à végétation éparse, comprenant une grande proportion de sol nu, car les proies y sont plus accessibles. Pour nicher, par contre, il apparaît que les alouettes lulu choisissent de préférence des endroits avec une végétation la plus haute et dense possible. Les pertes de nichées causées par les corvidés et les renards, prédateurs respectivement diurnes et nocturnes, semblent plus faibles à l’abri de la végétation.

Habitats en mosaïque souhaitables pour les oiseaux

Considérer le vignoble valaisan du point de vue des oiseaux amène la question de l’effet produit par la proportion de surfaces végétalisées, et de celui produit par leur interconnexion au sein d’un territoire potentiel. Le nombre d’insectes d’une région est fortement influencé par la surface des vignes végétalisées. On a trouvé le plus d’insectes lorsque la part des surfaces végétalisées était relativement élevée (60 %). Ces surfaces et leur agencement jouent aussi un rôle important dans la façon dont l’alouette lulu utilise son habitat. Lorsque seul un faible pourcentage de surfaces est végétalisé (10-20 %), les alouettes privilégient des paysages dans lesquels les parcelles végétalisées sont bien connectées entre elles. Mais lorsqu’une région montre une grande proportion de parcelles végétalisées, les oiseaux privilégient une fragmentation plus marquée. Cela signifie que les parcelles végétalisées ne doivent pas former une surface d’un seul tenant mais, en interagissant avec d’autres éléments, donner lieu à un paysage en mosaïque et diversifié.

Implications pour la pratique

La prochaine étape consiste maintenant à intégrer petit à petit dans la pratique les résultats de l’étude dans les vignobles valaisans, afin de favoriser l’alouette lulu en même temps que la biodiversité locale par des mesures ciblées. Un projet de la Station ornithologique a été lancé dans cette optique, en collaboration avec le Parc naturel régional Pfyn-Finges. L’objectif est d’augmenter la part des surfaces végétalisées dans les vignobles, de mieux les connecter entre elles, et de les diversifier davantage en semant des mélanges de graines spéciaux. Divers petits projets impliquant des exploitations intéressées prévoient de plus d’aménager des structures naturelles favorisant la biodiversité – haies basses et murgiers par exemple. Les viticulteurs intéressés par une exploitation durable et favorable à la nature se voient recommander de végétaliser les allées tout en maintenant les surfaces sous les pieds de vigne libres de végétation, ceci afin de créer une mosaïque de surfaces végétalisées et de sol nu. Pour obtenir un couvert végétal riche en espèces, on préconise de favoriser le développement spontané de la végétation, ou de semer un mélange de graines adapté, selon les parcelles. Avec le changement actuel qui oriente la viticulture vers des pratiques plus durables, c’est un avenir passionnant et plein d’espoir qui se dessine, dans lequel la plaisante mélodie de l’alouette lulu pourrait bien résonner à nouveau à large échelle.

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60 ans de baguage au col de Bretolet

août 2018

Depuis 1958, la Station ornithologique possède, sur le col de Bretolet, une station de baguage destinée à l’étude de la migration automnale. La topographie particulière du col valaisan permet de capturer les oiseaux migrateurs durant la nuit, ce qui lui confère une notoriété internationale.

Le titre de cet article sur le col de Bretolet est trompeur à double égard. D’abord, les activités de baguage débutèrent dès 1953, 1954, 1956 et 1957 dans les camps du Groupe des jeunes de nos oiseaux. Le travail systématique ne commença toutefois qu’en 1958, c’està- dire il y a 60 ans, après l’installation d’une cabane permanente et grâce au financement du Fonds national suisse par l’intermédiaire de la Station ornithologique. Ensuite, les activités menées au col de Bretolet ne se limitaient pas au baguage des oiseaux, des observations systématiques de migrations y étaient aussi effectuées, notamment d’autres groupes d’animaux (papillons diurnes et nocturnes, syrphes, chauves-souris). Il s’agissait donc en vérité d’une station de recherche alpine.

Une question fut à l’origine de l’étude des migrations d’oiseaux sur le col de Bretolet, celle de savoir si les oiseaux en migration franchissaient ou non les Alpes. Cette question était très débattue voire controversée dans les années 1930. Elle donna lieu à des campagnes de capture et d’observation sur différents cols alpins. À l’époque, la Station ornithologique s’engagea notamment du côté de Realp (Arnold Masarey & Ernst Sutter). Max d’Arcis proposa d’ouvrir une station analogue dans les Alpes romandes, après avoir observé un fort mouvement migratoire sur le col de Cou.

Ce souhait ne fut relancé que dans les années 1950, lorsque Michel Desfayes constata en 1951 à l’issue d’excursions sur divers cols de Suisse romande que la migration diurne était particulièrement forte sur les cols de Cou et de Bretolet. Peu après eurent lieu les camps de baguage du Groupe des jeunes et l’engagement concret de la Station ornithologique.

Le premier objectif consistait à décrire l’éventail des espèces et le rythme de passage annuel et journalier des diverses espèces. On ne tarda pas à réaliser que les migrateurs nocturnes pouvaient être capturés à l’aide de hauts-filets, une possibilité jusque-là unique au monde. Il en résulta le travail détaillé de Volker Dorka (1966) sur les passages journaliers annuels de nombreuses espèces. Il contenait des acquis fondamentaux sur les différences entre les migrateurs au long cours et à courte distance ainsi que les migrateurs diurnes et nocturnes, et notamment sur l’importance biologique de la migration nocturne.

La question de savoir si le nombre de captures (fortement tributaire de la météorologie) effectuées sur le col de Bretolet reflétait le volume réel des passages ne put trouver sa réponse qu’après l’utilisation d’un radar en 2007 (les observations au radar effectuées à Planachaux par Walter Gehring en 1966 n’étaient pas quantitatives). Il y a en vérité une corrélation étonnante entre l’intensité de passage mesurée au radar de jour et de nuit et le nombre de captures de migrateurs diurnes et nocturnes. L’hypothèse s’est ainsi confirmée selon laquelle la migration d’automne en Suisse est poussée vers les Alpes en cas de vents d’ouest, que les oiseaux migrent par les vallées protégées du vent et volent donc à basse altitude. Il en résulte par conséquent de grandes concentrations d’oiseaux à proximité du sol dans les cols, et notamment ceux de Cou et de Bretolet, qui s’étendent dans l’axe SO des Hautes-Alpes.

En 1962, Jacques Aubert, du Musée zoologique de Lausanne, commença à étudier la migration des insectes. Une deuxième cabane et une citerne furent construites, ce qui améliora sensiblement les conditions de travail. À la fin des années 1960, la station n’était pas occupée en permanence par la Station ornithologique, mais les entomologistes poursuivirent sporadiquement le baguage des oiseaux. En 1972, le baguage fut repris par Raffael Winkler dans le but d’étudier la pneumatisation de la voûte crânienne des passereaux et d’affiner la détermination de l’âge. À partir de 1977, des études se succédèrent au sujet de la migration nocturne et du franchissement des Alpes, puis, à partir de 1986, au sujet du bilan énergétique des migrateurs nocturnes. Durant cette période, des relevés furent effectués concernant l’ampleur des mues. Les photos correspondantes illustrent le livre Moult and Ageing of European Passerines. De nombreux autres enseignements furent tirés d’études spécifiques menées au col de Bretolet, par exemple sur le déroulement annuel et journalier de la migration des rapaces, les parasites sanguins et ectoparasites tels que les tiques et la prolifération de la bactérie Borrelia, la présence de chauves-souris et, plus récemment, la migration des insectes.

Le col de Bretolet se distingue d’abord par le fait que les oiseaux peuvent être capturés non seulement durant la migration diurne active, mais aussi durant la migration nocturne active. Ensuite, des oiseaux nichant dans des habitats très différents y sont capturés en grand nombre, c’est-à-dire également des espèces telles que pipits et échassiers, difficiles à capturer dans leurs zones de repos. Cela permet de disposer d’un vaste éventail d’espèces sur un même site, en un laps de temps relativement bref, et généralement en très grand nombre.

Au fil de ces quelque 60 ans, 744 024 oiseaux, représentant 162 espèces, ont été capturés au col de Bretolet. La carte des reprises des bagues montre la vaste zone d’affluence des migrateurs automnaux et les régions d’Europe méridionale fréquentées sur leur trajet ou pour leurs quartiers d’hiver.

La capture annuelle permet d’observer l’évolution de la migration d’automne sur cette vaste zone durant 60 ans. Ainsi apparaissent sporadiquement des invasions de mésanges noires, bleues et charbonnières, isolées ou en groupes, auxquelles se joignent éventuellement d’autres espèces sylvicoles telles que sittelle torchepot, pic épeiche ou geai des chênes. Les reprises de bague révèlent que ces invasions proviennent de régions différentes d’une année à l’autre et se dirigent aussi vers des régions différentes.

Tandis que le déplacement de la migration de printemps (en général plus précoce) lié au réchauffement climatique est connu chez de nombreuses espèces, il n’existe pratiquement aucune étude concernant le déplacement des dates de migration en automne. Grâce à la longue série de données du col de Bretolet, nous avons pu montrer que les oiseaux migrateurs réagissent différemment au réchauffement climatique. Les espèces n’ayant qu’une ponte annuelle migrent aujourd’hui plus tôt qu’il y a 40 ans. En revanche, les espèces capables de prolonger leur période de reproduction d’une seconde ponte partent nettement plus tard qu’à l’époque de la création de la station de baguage.

Bien qu’en service depuis déjà plus de 60 ans, la station du col de Bretolet n’est jamais à court de surprises, qu’il s’agisse d’observations particulières (comme celle d’un aigle royal qui « joue » avec une cigogne noire en migration) ou de captures rares (comme celle d’un faucon crécerellette en 2014). Comme la station du col de Bretolet se situe dans un cadre fantastique, qu’elle n’est accessible qu’à pied – et qu’il faut donc tout transporter sur le dos –, que la météo crée presque chaque jour un environnement différent et que le logement présente une certaine originalité, il en résulte une ambiance particulière et des expériences passionnantes, non seulement dans la nature, mais aussi au sein du groupe des volontaires qui, pendant une ou plusieurs semaines, contrôlent les filets nuit et jour, observent et collectent des données.

Le principal objectif, encore poursuivi aujourd’hui au col de Bretolet, est la surveillance de la migration des oiseaux en automne. La grande diversité des espèces offre ici un éventail tel qu’on ne peut l’observer en général que dans plusieurs stations en même temps. De plus, la station du col de Bretolet sert à la formation des futurs bagueurs. Les candidats peuvent ici bénéficier de la grande diversité des espèces et du nombre élevé de captures. Enfin, et ce n’est pas le moindre atout, la station est ouverte aux études spécifiques, sur les oiseaux ou sur d’autres animaux, pour autant qu’elles ne soient pas préjudiciables.

Tandis que le déplacement de la migration de printemps (en général plus précoce) lié au réchauffement climatique est connu chez de nombreuses espèces, il n’existe pratiquement aucune étude concernant le déplacement des dates de migration en automne. Grâce à la longue série de données du col de Bretolet, nous avons pu montrer que les oiseaux migrateurs réagissent différemment au réchauffement climatique. Les espèces n’ayant qu’une ponte annuelle migrent aujourd’hui plus tôt qu’il y a 40 ans. En revanche, les espèces capables de prolonger leur période de reproduction d’une seconde ponte partent nettement plus tard qu’à l’époque de la création de la station de baguage.

Bien qu’en service depuis déjà plus de 60 ans, la station du col de Bretolet n’est jamais à court de surprises, qu’il s’agisse d’observations particulières (comme celle d’un aigle royal qui « joue » avec une cigogne noire en migration) ou de captures rares (comme celle d’un faucon crécerellette en 2014). Comme la station du col de Bretolet se situe dans un cadre fantastique, qu’elle n’est accessible qu’à pied – et qu’il faut donc tout transporter sur le dos –, que la météo crée presque chaque jour un environnement différent et que le logement présente une certaine originalité, il en résulte une ambiance particulière et des expériences passionnantes, non seulement dans la nature, mais aussi au sein du groupe des volontaires qui, pendant une ou plusieurs semaines, contrôlent les filets nuit et jour, observent et collectent des données.

Le principal objectif, encore poursuivi aujourd’hui au col de Bretolet, est la surveillance de la migration des oiseaux en automne. La grande diversité des espèces offre ici un éventail tel qu’on ne peut l’observer en général que dans plusieurs stations en même temps. De plus, la station du col de Bretolet sert à la formation des futurs bagueurs. Les candidats peuvent ici bénéficier de la grande diversité des espèces et du nombre élevé de captures. Enfin, et ce n’est pas le moindre atout, la station est ouverte aux études spécifiques, sur les oiseaux ou sur d’autres animaux, pour autant qu’elles ne soient pas préjudiciables

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Fauche bénéfique aux oiseaux des zones humides

août 2018

Dans la Grande Cariçaie au bord du lac de Neuchâtel, plus vaste zone humide d’un seul tenant de Suisse, des mesures de gestion des habitats sont mises en œuvre pour compenser le fort ralentissement de la dynamique du niveau d’eau. Les effets de la fauche des roseaux sur cinq espèces courantes de cet habitat ont ainsi été étudiés sur plus de 30 ans.

Les zones humides abritent une grande diversité d’espèces animales et végétales, souvent sérieusement menacées. La régulation du niveau des lacs représente un danger particulier, car elle empêche les variations naturelles. Cette dynamique entravée, les buissons et les arbres se développent et les zones humides deviennent des forêts.

Une fauche régulière peut empêcher l’embroussaillement de ce type de zones humides en bord de lacs. Mais quel régime de fauche est-il le plus adapté à la promotion des espèces typiques des zones humides ? Cette question a trouvé réponse dans une étude à long terme menée par des collaborateurs de l’Association Grande Cariçaie, responsable de l’entretien et du suivi scientifique de la Grande Cariçaie, en collaboration avec la Station ornithologique. Utilisant des données recueillies au cours des 30 (!) dernières années sur la rive sud du lac de Neuchâtel, ils ont étudié l’effet à long terme de la fauche en rotation sur la rousserolle effarvatte, la locustelle luscinioïde, le bruant des roseaux, le râle d’eau et la panure à moustaches.

Les chercheurs ont découvert que la fauche en rotation – c’està-dire l’alternance plus ou moins fréquente d’années avec et sans fauche sur une surface donnée – n’avait pas de conséquences négatives pour les oiseaux nicheurs. Les résultats de l’étude montrent qu’il est recommandé de faucher moins souvent que cela se fait habituellement dans ce genre d’habitats. Pour le bien des oiseaux, il ne faudrait faucher que tous les trois ans, ou même tous les 6 ans, voire plus rarement encore.

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Girobroyage – Fléau des pâturages du Jura

août 2017

Les pâturages extensifs du Jura font partie des habitats les plus riches en espèces de Suisse. Pourtant, cette richesse est menacée par l’intensification des pratiques agricoles en général et le broyage du sol en particulier.

Lorsqu’on parle du Jura, on pense souvent aux longues crêtes parsemées de pâturages boisés. En effet, les pâturages boisés sont les éléments emblématiques du paysage jurassien. Cette mosaïque de forêts et d’espaces ouverts a été façonnée par l’exploitation sylvo-pastorale traditionnelle durant de nombreux siècles. A l’intérieur de cette mosaïque paysagère, le pâturage extensif et la présence de nombreuses petites structures comme les affleurements rocheux, les murgiers et les bosses comportant une végétation rase et très typique, ainsi que les buissons, les arbres isolés et les souches créent une hétérogénéité qui est favorable à la biodiversité. De nombreuses espèces devenues menacées ou rares sur le Plateau peuvent encore être trouvées ici, notamment l’alouette lulu.

Idylle trompeuse

Si le paysage du Jura peut paraître intact et sauvage, il connaît un recul massif de la biodiversité depuis les années 1990. Les différents indicateurs de biodiversité révèlent cette tendance particulièrement négative pour les papillons diurnes, les orthoptères ainsi que la flore des prairies et pâturages secs (PPS) dans le Jura. Pour les orthoptères et la flore des PPS, cette tendance est plus marquée sur les 20 dernières années pour le Jura que pour les autres régions biogéographiques de Suisse, notamment le Plateau. Des recherches ciblées de l’alouette lulu dans la chaîne du Jura dans le cadre de l’Atlas des oiseaux nicheurs de Suisse indiquent également un nouveau recul de l’espèce en seulement 10 ans. En ligne de mire, la rationalisation et la restructuration des exploitations qui ont entraîné une intensification de nombreux pâturages et pâturages boisés dans la plupart des cantons du massif jurassien, mais aussi dans le Jura français.

Gibroyeurs – destructeurs de pâturages

Alors que l’intensification des pratiques agricoles dans la chaîne jurassienne est globale, les méthodes employées pour y parvenir sont parfois très particulières. Ici, on y va carrément avec des machines puissantes – appelés girobroyeurs – capables de détruire roches et cailloux, pouvant broyer le sol sur une profondeur de 5–25 cm. Cette technique permet de concasser les pierres, éliminant ainsi les affleurements rocheux et les petites irrégularités du terrain que l’on trouve si souvent sur les pâturages du Jura. La structure du sol est ainsi « améliorée » d’un point de vue agricole et le terrain nivelé ce qui permet d’augmenter le rendement et de faciliter l’exploitation mécanique. Le lissage du terrain est généralement suivi par le réensemencement d’une prairie artificielle qui peut être fauchée deux à trois fois par an. En détruisant les microhabitats, tels que les affleurements de calcaire qui comportent une flore très spécialisée et diversifiée, le girobroyage a un effet homogénéisant important. La reconstitution du milieu est quasiment impossible, car l’effet du girobroyage est irréversible à l’échelle humaine. Les pâturages riches en espèces passés au girobroyeur sont ainsi perdus à jamais.

Législation et ampleur de la pratique

La pratique du girobroyage est connue depuis le milieu des années 1990. Plusieurs cantons du Jura plissé ont plus ou moins rapidement reconnu la nécessité de légiférer sur la question dès le milieu des années 2000. La réglementation diffère parfois beaucoup d’un canton à l’autre, Berne et de Neuchâtel étant les moins restrictifs en la matière. Dans le canton de Berne, le girobroyage n’est pas totalement interdit, mais doit faire l’objet d’une demande de permis de construire. Trois à quatre demandes de ce genre sont formulées par an. Dans le canton de Neuchâtel, le girobroyage partiel, c’est-à-dire limité à de petites surfaces de quelques mètres carrés, peut être autorisé dans les prairies et les pâturages permanents (mais pas en pâturage boisé) hors périmètre de protection moyennant un permis. En moyenne, cinq demandes sont enregistrées chaque année. Dans les cantons de Soleure et de Vaud où une réglementation spécifique est inexistante, la question est traitée par le biais d’autres lois ou ordonnances. Bien que des réglementations existent et que le problème soit connu depuis plus de 20 ans, plusieurs cas de girobroyage ont été rapportés aussi bien avant qu’après réglementation. Alors que dans les cantons de Soleure et de Vaud le girobroyage reste rare, il est nettement plus présent dans le Jura bernois, le canton du Jura et le Jura neuchâtelois.

Malheureusement, aucune statistique n’existe sur le sujet, d’où l’impossibilité de chiffrer la pratique. Toutefois, dans quasiment tous les cantons cités, des interventions de grande ampleur touchant des surfaces de 1 à 13 ha ont été réalisées. De manière générale, la pratique semble rester plutôt ponctuelle, mais le manque d’une vue d’ensemble et l’impossibilité de comptabiliser les cas non dénoncés ou non découverts relativisent cette affirmation. De plus, peu nombreuses sont les opérations de girobroyage sans autorisation qui ont été dénoncées à la justice à ce jour. L’application des lois est bien trop souvent ralentie par de longues procédures. Sans sanction efficace, les risques qu’encourt un exploitant fautif restent donc négligeables. Plus de 20 ans après les premières apparitions du girobroyage, il est temps que les réglementations deviennent suffisamment strictes et que l’utilisation de girobroyeurs à des fins agricoles soit interdite. Il faut impérativement que les lois soient appliquées pour empêcher d’autres abus.

Quel avenir pour les pâturages du Jura ?

Pour assurer le maintien d’espèces exigeantes comme l’alouette lulu dans la chaîne jurassienne, la sauvegarde et la promotion des prairies et pâturages extensifs, riches en espèces et structures doit être une priorité dans la protection des milieux. Toutefois, cette protection ne doit pas se limiter à la seule qualité botanique d’une surface, mais doit aussi prendre en compte la diversité structurelle et l’hétérogénéité paysagère qui sont des éléments clés pour la biodiversité. L’expérience montre bien que la sauvegarde des pâturages et prairies inventoriées comme terrains secs d’importance nationale ne suffit pas, car l’étendue de ces surfaces est souvent trop limitée et leur qualité diminue.

Aujourd’hui, une gestion plus globale et durable des pâturages maigres et des pâturages boisés est nécessaire, car à côté du girobroyage de nombreuses autres techniques d’intensification et d’amélioration du terrain sont couramment employées. Les plans de gestion intégrés visent notamment à optimiser les différentes ressources et l’utilisation agricole et forestière d’un pâturage boisé en tenant compte des intérêts environnementaux et sociaux. Quelques bons exemples de ce type existent déjà à travers le Jura, mais il y a encore du chemin à faire. Des modèles tels que le programme pluriannuel nature et paysage du canton de Soleure (« Mehrjahresprogramm Natur und Landschaft ») restent exemplaires. Finalement, les pâturages maigres du Jura ne jouent pas seulement un rôle important dans le maintien d’espèces menacées, mais aussi, de par leur valeur récréative pour la population, dans la promotion touristique. Sans réelle volonté politique qui saura contrecarrer l’industrialisation de l’agriculture dans cette région, le futur de son paysage emblématique est bien sombre.

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En invités chez les espèces sensibles

août 2017

Les adeptes de l’escalade évoluent dans les parois rocheuses, habitat de plusieurs oiseaux, dont certains sensibles. La Station ornithologique s’engage là aussi pour une cohabitation harmonieuse des humains et des oiseaux.

Nicher en falaise offre aux espèces concernées des avantages évidents : vue d’ensemble de leur territoire, atterrissage et décollage aisés, nid bien protégé des prédateurs terrestres. En pratiquant leur sport en falaise, les adeptes de l’escalade se baladent pour ainsi dire dans le salon des oiseaux, et peuvent soudain se retrouver à proximité immédiate d’un site de nidification. Les oiseaux réagissent différemment à ce genre de rencontre, et parfois seulement après un certain temps ou suite à un dérangement répété. Le problème pour les oiseaux concernés survient si les oeufs se refroidissent trop après leur fuite, s’ils interrompent leur nidification ou s’ils quittent carrément la falaise. On a pu montrer en Allemagne que le succès de reproduction des grands-ducs d’Europe était plus faible dans les zones très fréquentées pour l’escalade que dans les zones comparables moins courues. Le constat est similaire pour le faucon pèlerin en Suisse méridionale et en Italie du Nord. Ces conflits ne peuvent se résoudre qu’en limitant temporairement ou de manière permanente la pratique de la varappe, localement ou à grande échelle selon les situations.

Acteurs sensibles

Le risque de conflits entre la pratique de l’escalade et la nature est connu. De nombreux guides d’escalade appellent à traiter la nature avec respect ; ils contiennent des codes de conduite, des conseils concrets et des indications sur les restrictions d’escalade. Les organisations IG Klettern Basler Jura, Mountain Wilderness, l’école d’apinisme Kletterwelt et le Club alpin suisse CAS ont édité en 2015 une brochure d’information et de formation portant le titre « Mensch, Fels und Falke » (« Homme, rocher et faucon »). Le CAS indique les restrictions en vigueur sur le portail des courses : www.sac-cas.ch/fr/cabanes-et-courses/portail-des-courses-du-cas/.

En citant les zones de tranquillité (www.zones-de-tranquillite.ch), il traite en outre un autre conflit possible lié à l’escalade : le chemin d’accès aux parois peut mener dans les habitats d’autres espèces sensibles d’oiseaux – grand tétras ou gélinotte des bois par exemple – ou d’autres animaux sauvages. Des restrictions peuvent là aussi parfois s’appliquer.

Sites à risque de conflit

Après la survenue de plusieurs conflits ces dernières années en Valais, le canton a mandaté la Station pour produire une carte des conflits potentiels entre six espèces nichant en falaise (gypaète barbu, aigle royal, faucon pèlerin, grand-duc d’Europe, merle bleu et crave à bec rouge) et les activités de loisirs en falaise (cf. Avinews 3/15). Le risque existe pour ces espèces rares et vulnérables que les dérangements exercent à long terme des effets négatifs sur les populations. Sur ces bases et en collaboration avec les représentants des milieux de l’escalade, une deuxième étape doit permettre d’élaborer une carte de coexistence afin d’éviter la survenue des conflits, d’assurer la protection à long terme des espèces citées, et de permettre malgré tout la pratique de la varappe. Grâce à ses connaissances sur la présence des nicheurs sensibles, la Station contribue à une meilleure prévention des conflits dans toute la Suisse.

Le rôle de la Station

Les activités sportives et récréatives dans la nature touchent maintenant des régions jusque-là relativement épargnées. La Station ornithologique est convaincue que seule une approche préventive, constructive et collaborative peut conduire à une solution durable. Afin que les activités sportives se déroulent dans le respect de la nature, elle s’engage dans l’association Nature & Loisirs et recherche la collaboration avec les autorités et les organisations.

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Oiseaux et drones – comment éviter les conflits

décembre 2016

L’utilisation privée et commerciale de drones a considérablement augmenté. Ces appareils peuvent gravement perturber oiseaux et autres animaux. Il est toutefois possible de limiter ces désagréments en respectant quelques règles simples.

La technologie des drones a connu un développement fulgurant ces dernières années. Les drones modernes sont bon marché et faciles à utiliser, et des appareils dotés de nouvelles fonctions et caractéristiques apparaissent régulièrement sur le marché. Résultat : les ventes ont explosé. Les chiffres pour la Suisse ne sont pas connus, mais les estimations officielles aux USA font état d’environ 2,5 millions de drones achetés en 2016, pesant entre 250 g et 25 kg selon le modèle – un quart à usage commercial, les trois-quarts à usage privé.

Cette nouvelle technologie est aussi utilisée dans le cadre de la protection des espèces et la recherche en écologie, par exemple pour les relevés de population et les contrôles de nids. Il est même possible, dans certains cas, de faire analyser automatiquement par des programmes informatiques les images recueillies. Utiliser des drones permet de limiter les perturbations et de gagner en efficacité ou en précision dans la récolte des données.

Oiseaux et drones évoluent dans le même territoire, c’est-àdire dans l’espace aérien inférieur et près du sol. Il va de soi qu’un drone peut être perçu par les oiseaux comme une intrusion ou un danger. La Station ornithologique a estimé nécessaire d’examiner la question, et a analysé l’état actuel des connaissances. Un groupe de travail a été créé sous la houlette de la spécialiste des drones Margarita Mulero-Pázmány, et a étudié l’ensemble de la littérature existante concernant les réactions des oiseaux aux drones. Il s’avère que ces réactions vont de la vigilance accrue à la fuite. Dans de nombreux cas, il semble toutefois que les oiseaux n’aient pas du tout réagi aux drones. Différents facteurs conditionnent la réaction ou non de l’oiseau : si le drone s’approche directement de lui, l’oiseau fuit dans la majorité des cas ; les appareils avec moteur à essence déclenchent davantage de réactions que les appareils électriques, du fait qu’ils sont plus bruyants ; un drone de grande taille fera fuir l’oiseau de plus loin qu’un petit ; les oiseaux seuls ou en petites troupes s’enfuient moins loin que les grands groupes ; enfin, on observe que les gros oiseaux réagissent davantage que les petits. Il faut toutefois noter que l’absence de réaction visible d’un oiseau ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas stressé.

Les oiseaux en période de nidification, par exemple, supportent davantage de dérangements sans sortir du nid, mais ils peuvent être tout de même stressés. L’utilisation de drones est un passe-temps très répandu, et l’observation de la nature à l’aide de drones est très populaire. En respectant ces quelques règles, on peut limiter considérablement les dérangements causés aux oiseaux :

  • Renoncer aux vols de drones aux environs des sites de nidification d’espèces sensibles (p.ex. faucon pèlerin, aigle royal), surtout en période de nidification, de février à juillet. Nous recommandons de toujours respecter une distance de 200 m au minimum, idéalement 500 m, du nid.
  • Ne pas s’approcher à moins de 200 m des réserves naturelles.
  • Survoler les zones sensibles à l’altitude la plus élevée possible (>100 m) et en ligne droite.
  • Ne jamais diriger l’appareil directement vers un oiseau.
  • Garder une distance minimale de 200 m des groupes d’oiseaux.
  • Privilégier les appareils de petite taille et peu bruyants.

L’ordonnance sur les réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs d’importance internationale et nationale (OROEM) et celle concernant les districts francs fédéraux (ODF) interdisent en outre l’utilisation de drones dans les zones concernées.

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Le milan royal : de l’envol à la colonisation

avril 2016

Le milan royal a colonisé tout le Plateau suisse à une vitesse incroyable; ces dernières années, il a même conquis des sites au-dessus de 800 m. Un grand projet de recherche de la Station ornithologique suisse étudie comment cette espèce a fait pour réaliser cet exploit.

Il a fallu un peu plus de 40 ans au milan royal pour coloniser tout le Plateau suisse ; depuis le début du millénaire, il a également envahi les régions de plus de 800 m d’altitude et les grandes vallées alpines. On ne constate pas d’évolution similaire de ses effectifs dans ses aires de répartition principales en Espagne, en France et au nord-est de l’Allemagne, au contraire : dans de nombreux endroits, ils n’ont que légèrement augmenté, voire même diminué. La Suisse abrite déjà nettement plus que les 1200 à 1500 couples estimés en 2009. Cela fait près de 10 % de la population mondiale de cet oiseau, tendance à la hausse! La Suisse est aussi visiblement attrayante pour hiverner: plus de 2500 milans royaux passent la mauvaise saison en Suisse !

Notre pays porte une grande responsabilité face au milan royal. La Confédération lui confère donc une priorité nationale très élevée. Le rapace fait en outre partie des 50 espèces prioritaires pour la conservation des espèces.

L’augmentation et l’expansion du milan royal peuvent avoir de multiples causes. Très probablement, l’amélioration des sources de nourriture depuis le milieu du siècle dernier y est pour quelque chose : souris et vers de terre sont plus faciles à attraper en raison des foins et des récoltes toujours plus précoces et fréquents, et l’augmentation des animaux victimes de la route vient satisfaire ses goûts de charognard occasionnel. En outre, les températures plus élevées de ces dernières décennies ont entraîné de plus longues périodes sans neige sur le Plateau et une fonte des neiges plus précoce dans les Préalpes. Enfin, l’espèce profite aussi de sites de nourrissage hivernaux, mis à disposition en majorité par des privés.

Cela fait déjà 20 ans que des ornithologues bénévoles baguent les jeunes milans sur leur aire dans les cantons de Vaud et Fribourg. Cette tâche est moins facile qu’il n’y paraît à première vue : après de longues heures d’observation des oiseaux pour situer les nids, il faut évaluer l’âge des jeunes par de nouvelles séances. Dans les jours précédant l’envol, place à l’escalade jusqu’à l’aire ; les jeunes sont mesurés, bagués puis remis dans le nid. Au cours des ans, près de 850 milans royaux ont été bagués de la sorte. Ces opérations de baguage et de recensement durant deux décennies nous permettent d’estimer d’importants indicateurs de l’évolution des populations: le succès de reproduction et la survie. C’est d’une valeur inestimable ! On ne sait toutefois pas encore vraiment quelle est la corrélation entre le climat et l’offre en nourriture d’une part, et la densification des effectifs sur le Plateau et son installation à des altitudes plus élevées d’autre part. Pour pouvoir le comprendre, il faudrait savoir aussi quelle est l’influence de ces deux facteurs non seulement sur le succès de reproduction et la survie, mais aussi sur les migrations (et la colonisation) des jeunes.

Le comportement migratoire des jeunes dépend d’une part de leur condition physique et d’autre part de l’environnement. Dans des endroits à forte densité de nidification et à nourriture abondante, les jeunes en bonne condition peuvent avoir un avantage à rester sur place, alors qu’ils vont émigrer pour tenter leur chance ailleurs lorsque les effectifs sont plus faibles et les habitats moins propices. Toutefois, dans des sites favorables affichant un succès de reproduction élevé et un bon taux de survie, un plus grand nombre de jeunes aura survécu et tentera de s’y installer. Les différences spatiales au niveau de la densité de nidification et de l‘offre en nourriture pourraient donc entraîner des stratégies migratoires des jeunes opposées. L’étude du comportement migratoire et colonisateur, combinée avec les données sur le succès de reproduction et la survie, nous aidera donc à comprendre les mécanismes régissant la densification et l’expansion de la population suisse de milans royaux. Pour ce faire, la Station ornithologique suisse a démarré en 2015 un projet de recherche au cours duquel plusieurs centaines de mi lans royaux seront équipés d’enregistreurs GPS.

Les développements techniques fulgurants de la localisation offrent de nouvelles possibilités pour l’étude détaillée des déplacements des oiseaux. Actuellement, les systèmes automatiques de localisation satellite arrivent à localiser précisément des oiseaux de la taille des milans royaux, ce qui permettra d’étudier les migrations des jeunes. Le projet de recherche recourt à des enregistreurs GPS à énergie solaire à deux fonctions : ils envoient des localisations horaires par réseau téléphonique sur un serveur, et permettent de télécharger des localisations intermédiaires par liaison radio. Dans de bonnes conditions d’ensoleillement, cette combinaison permet d’obtenir des localisations toutes les deux minutes. Il devrait donc être possible de suivre très précisément et durant des années les pérégrinations des milans royaux équipés de GPS. Il va être passionnant de pouvoir suivre les vols de reconnaissance des jeunes dès leur indépendance, les migrations, l’utilisation de l’espace des jeunes adultes non reproducteurs et leur installation. Les causes de mortalité et le taux de survie des oiseaux jeunes et vieux seront aussi beaucoup plus faciles à élucider.

La surveillance de la nidification est effectuée par deux systèmes de caméra : en hiver, avant le retour des milans royaux, on installe dans des aires connues des minicaméras munies d’un câble qui descend jusqu’au bas du tronc. On pourra ainsi surveiller ce qui se passe dans le nid : nombre d’oeufs, mortalité des oisillons et âge des jeunes. La couvée ne doit subir aucun dérangement dès la ponte et jusqu’à 15 jours après l’éclosion, pour éviter tout risque d’abandon. Les pièges photographiques avec détecteur de mouvement destinés à surveiller le nourrissage ne sont donc installés que plus tard.

Les résultats de l’année pilote 2015 ont fourni de premiers aperçus: dans la zone d’étude fribourgeoise, la cartographie des territoires systématique a permis de constater une densité de nichées parmi les plus élevées connues, avec cependant un faible taux de réussite: à peine 30 % des couples présents a élevé au minimum un jeune jusqu’à l’envol. De nombreux couples ont occupé un territoire sans couver. Nos résultats soulignent qu’une densité élevée de couples nicheurs ne va pas obligatoirement de pair avec un succès de reproduction élevé. La moyenne de 1,4 jeune par couple ayant réussi à élever un jeune restait au-dessous de la moyenne habituelle de 1,8. Le poids des jeunes lors du baguage a également montré de fortes différences. Ces valeurs basses s’expliquent par l’effondrement des populations de rongeurs à la fin du printemps, ce que nous avons pu mettre en évidence par le recensement des traces de rongeurs. En plus, le retard de la fauche en raison du temps humide de fin avril et début mai a rendu la chasse difficile.

Malgré le faible taux de réussite des nichées, 44 jeunes milans royaux issus de 33 nichées ont été équipés d’enregistreurs GPS. Comme pour beaucoup d’espèces, la plus forte mortalité a été constatée peu après l’envol. Elle était plus élevée chez les jeunes affichant un poids inférieur à la moyenne. Les premières données de déplacement sont à disposition, et peuvent être vues sur notre site internet (voir encadré). Ces études seront poursuivies et développées durant les trois prochaines saisons de nidification, afin de pouvoir suivre suffisamment de jeunes milans jusqu’à leur première nichée (à l’âge de 2 ou 3 ans), ce qui permettra d’étudier les effets des divers vols de reconnaissance et les comportements migratoires. Nous sommes déjà tout excités à la perspective du retour des jeunes de l’année dernière. Où vont-ils s’installer pour ce premier été ?

Signalez vos observations de milans !

Veuillez annoncer toutes vos observations de milans royaux au-dessus de 1000 m d’altitude de fin mars à fin juin, le plus exactement possible, sur ornitho.ch. Pour les cantons de Berne et Fribourg en particulier, nous sommes reconnaissants de toutes annonces de nids occupés ou de milans royaux susceptibles de couver (transport de matériaux pour construire un nid ou accouplements).

Points forts ou attristants du premier semestre de localisation GPS

+ Peu après son envol, un jeune a exploré les Alpes valaisannes. Il a entre autres remonté la vallée de Zermatt, pour faire demi-tour devant le Cervin et retourner dans la Vallée du Rhône. Cela montre qu’il est possible de voir des milans royaux aussi dans les Alpes.
+ Deux jeunes sont restés en Suisse, renonçant totalement à émigrer. L’un des deux est mort, et l’autre a passé l’hiver dans un dortoir en Suisse romande.
+ Le plus rapide a atteint l’Espagne en trois jours depuis la Suisse. Deux jeunes sont descendus tout au sud du Portugal!
– Peu après leur envol, deux jeunes se sont noyés dans des silos à purin ouverts, et un a été tué sur l’autoroute.
– Pour deux individus trouvés morts hors de Suisse (France, Espagne), il y a soupçon de tir illégal.

News - Informations générales

Aigles empoisonnés par le plomb des munitions

août 2015

La Station ornithologique suisse et ses partenaires scientifiques et gardes-faune ont pu lever les derniers doutes : le plomb qui empoisonne les aigles royaux et les gypaètes barbus provient de munitions. Il est temps de passer à des munitions sans plomb pour protéger les grands rapaces.

En Suisse, aigles et gypaètes sont exposés à une forte contamination au plomb. Dans Avinews d’avril 2014, nous avons évoqué les résultats d’un projet de recherche de la Station ornithologique mené en collaboration avec le service de la chasse et de la pêche des Grisons, l’Institut médico-légal et l’Institut de pharmacologie et de toxicologie de l’Université de Zurich.

Le plomb est largement utilisé dans la fabrication de la grenaille et des balles. Les aigles et les gypaètes qui se nourrissent des restes des chamois, cerfs et bouquetins abattus à la chasse ou par les gardes-faune risquent de retrouver du plomb dans leur chaîne alimentaire. La forte acidité stomacale des rapaces transforme le plomb élémentaire, ce qui accélère son absorption par l’organisme. Des quantités minimes de ce métal lourd hautement toxique peuvent entraîner une perte d’appétit, de la faiblesse et finalement la mort. Comme le plomb peut aussi arriver dans la chaîne alimentaire par des sources naturelles (sol), les organisations voulaient savoir précisément l’origine du plomb retrouvé chez ces oiseaux.

Pour clarifier la question, nous avons déterminé deux rapports isotopiques (207Pb/208Pb et 206Pb/208Pb) de diverses sources (munition, os de grands-ducs et d’aigles royaux, os de proies et échantillons de sol du canton des Grisons). Il en est ressorti que la signature isotopique du plomb des os d’aigles était semblable à celui du plomb de munition, mais qu’elle différait fortement de celle du plomb du sol. L’étude des os d’aigle n’a pas permis d’établir un lien entre la concentration de plomb et le rapport des isotopes de plomb, ni une accumulation du plomb liée à l’âge. On peut conclure à partir de ces résultats que le taux élevé de plomb des aigles royaux provient effectivement de la munition de chasse.

La meilleure explication sur le mode d’absorption de plomb par les aigles est donc bel et bien l’ingestion de petits fragments de plomb restés dans les carcasses ou les viscères d’animaux abattus. Nous avons pu montrer à l’aide de photos que les aigles royaux se repaissent systématiquement de viscères durant la chasse au gros gibier et au bouquetin. Pour confirmation, nous avons analysé la teneur en plomb des grandes plumes d’aigles. Comme les plumes grandissent en continu, il est possible d’en déduire un schéma temporel de l’absorption de plomb. Dans environ un quart des plumes, il y avait de forts taux de plomb dans un segment de plume sur trois, alors que les deux autres segments de la même plume n’en contenaient quasiment pas. Cela indique que le plomb n’est pas absorbé tout au long de l’année, mais épisodiquement, sous forme de particules. Dans de rares cas, les doses ingérées sont très toxiques, mais la plupart du temps il s’agit de quantités sublétales entraînant la perte d’appétit et l’affaiblissement.

Les résultats confirment nos craintes: c’est bel et bien la munition de chasse au plomb qui est responsable de l’intoxication des aigles royaux et des gypaètes barbus. Pour prévenir de futurs cas, les administrations de chasse de divers cantons n’utilisent déjà aujourd’hui que des munitions sans plomb. La balle est à présent dans le camp de l’industrie des munitions et des chasseurs : il s’agit de remplacer le plus vite possible la munition au plomb, car l’avenir de la chasse est sans plomb.