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Protection internationale des migrateurs à Sempach

août 2022

Il est urgent de protéger nos oiseaux migrateurs. Les effectifs de ceux au long cours, en particulier, se contractent de manière inquiétante, tant en Suisse que dans une grande partie de l’Europe. La Station ornithologique s’engage désormais sur la scène internationale dans le cadre d’un mandat de l’ONU pour la protection des oiseaux migrateurs terrestres le long de leur route migratoire.

Observer un bruant ortolan en Suisse durant la migration relève désormais de l’aubaine. Dans toute l’Europe, ses effectifs se sont effondrés ces dernières décennies, au point qu’il a cessé de nicher dans plusieurs pays d’Europe centrale et du nord, Suisse comprise. Les responsables en sont, outre le braconnage comme en France, la transformation des habitats à large échelle. De même, le roucoulement autrefois commun de la tourterelle des bois ne se fait plus entendre qu’à certains endroits. Cette gracieuse migratrice au long cours qui hiverne dans la savane ouest-africaine a elle aussi subi les graves préjudices de la chasse en Méditerranée et de la perte de ses habitats. Ses effectifs ont baissé d’environ 80 % en seulement quelques décennies. Ces exemples illustrent parfaitement l’enjeu majeur que représente la protection des oiseaux qui nichent en Europe et hivernent au sud du Sahara, appelés migrateurs au long cours. Le plus grand système de migration aviaire au monde, qui concerne plus de 2 milliards d’oiseaux terrestres, vacille.

Une collaboration internationale essentielle

La protection des migrateurs au long cours est complexe : ils font fi des frontières politiques, fréquentent plusieurs régions biogéographiques, et sont exposés à une grande variété de dangers naturels et humains. Ils dépendent ainsi d’habitats optimaux dans leur zone de reproduction, de sites d’escale sûrs sur leur route migratoire, et de quartiers d’hiver offrant suffisamment à manger.

Par rapport aux rapaces migrateurs ou aux cigognes qui utilisent les thermiques et passent de l’Eurasie à l’Afrique en planant au-dessus d’étroites bandes de terre, la plupart des petits oiseaux migrateurs survolent les continents sur un large front et occupent un immense territoire dans leurs quartiers d’hiver. La protection des oiseaux migrateurs terrestres requiert de ce fait des conditions-cadre politiques de protection de la nature appropriées, qui ne peuvent exister que grâce à une étroite collaboration internationale. Signées par les États parties et de force contraignante, les conventions internationales jouent ici un rôle majeur.

AEMLAP, un plan pour les oiseaux terrestres migrateurs entre l’Afrique et l’Eurasie

La Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage (CMS, www.cms.int) a pour objectif de prendre des mesures pour la protection et la conservation des espèces animales sauvages migratrices à l’échelle mondiale. Un accent particulier est mis sur les systèmes de migration des oiseaux.

La protection des oiseaux terrestres migrant entre leurs zones de nidification eurasiatiques et leurs quartiers d’hiver africains, ou indiens pour certains, est réglée par l’AEMLAP (pour « African- Eurasian Migratory Landbirds Action Plan »), un plan d’action concernant environ 550 espèces. La Station ornithologique a repris la coordination de ce plan dans le cadre d’un mandat de l’Organisation des Nations Unies. Elle assume ainsi un rôle clé dans la protection internationale des oiseaux migrateurs, et donne des impulsions ciblées, par cette coordination et par des projets de recherche et de mise en oeuvre. Ces projets ont vocation à poser les bases des conditions-cadre politiques, et à indiquer les actions nécessaires pour la protection sur les routes migratoires.

Une approche par espèces est souvent indispensable, car les menaces et les enjeux peuvent fortement différer. Si la chasse et le braconnage sont préoccupants pour la tourterelle des bois et le bruant ortolan, l’utilisation des terres et la disparition des habitats au Sahel sont déterminantes pour la majorité des petits migrateurs comme les pouillots, les fauvettes et les gobemouches. Les routes migratoires et les quartiers d’hiver de nombreuses espèces restent encore méconnus, ce qui rend nécessaire un monitoring renforcé sur le continent africain.

La Station ornithologique en Afrique

L’engagement de la Station pour les migrateurs au long cours ne date pas d’hier. Les études avec géolocalisateurs ont déjà permis de percer les secrets de la migration de nombreuses petites espèces. Nous savons ainsi aujourd’hui que la plupart des torcols fourmiliers du Valais hivernent dans la péninsule Ibérique et non dans le Sahel. Les huppes fasciées qui nichent en Suisse occupent une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. D’autres groupes de recherche ont montré que le phragmite aquatique, qui niche en Europe de l’Est et qui est menacé au niveau mondial, hiverne exclusivement dans les zones humides des deltas du Niger et du Djoudj (Nigéria et Sénégal) et qu’il dépend donc d’une protection dans ces régions précises. De ces passionnants résultats, nous pouvons déduire ses exigences écologiques et l’utilisation des terres dans les régions fréquentées en migration et en hivernage, en plus de disposer de données spatiales et temporelles sur les lieux visités. La promotion de paysages multifonctionnels, que la population locale peut utiliser de manière durable, et dont elle profite à travers les services écosystémiques rendus par leur biodiversité intacte – pollinisation, fertilité des sols et filtration de l’eau notamment – est essentielle.

Un nouveau projet de la Station ornithologique, mené en collaboration avec deux organisations à but non lucratif « New Tree » et « Tiipalga », s’inscrit précisément dans cette optique. Ces deux associations sont actives au Burkina Faso, qui représente une importante zone de migration et d’hivernage de nos oiseaux migrateurs. Elles y réalisent plusieurs centaines de grandes clôtures délimitant chaque fois environ 3 ha de surfaces agricoles, les soustrayant ainsi à la pression croissante du bétail. Cela permet aux paysans locaux de pratiquer une foresterie et une agriculture diversifiées et durables.

Cette approche de l’utilisation du sol semble aussi prometteuse pour les oiseaux migrateurs, car beaucoup ont besoin, dans leurs quartiers d’hiver, de strates arborées et buissonnantes avec une structure diversifiée et une offre alimentaire riche. La Station mène des études sur le terrain pour déterminer la valeur ajoutée que représente la pose de clôtures pour l’avifaune locale et les migrateurs eurasiatiques au cours de l’année.

Les ressources alimentaires nécessaires à nos oiseaux migrateurs dans leurs quartiers d’hiver et en migration sont encore lacunaires. C’est le sujet d’un autre projet de la Station : en combinant des relevés de terrain et des analyses génétiques de fientes, l’importance de certains éléments dans l’alimentation, comme les insectes mais aussi des produits végétaux tels le nectar et les fruits des plantes indigènes et cultivées, pourra être déterminée. Ce projet aidera à mieux connaître les habitats qui fournissent leur nourriture à nos oiseaux migrateurs en Afrique, et nous permettra de proposer des mesures de protection et de conservation, au profit tant de la population locale que de la biodiversité.